L’invisibilisation des risques professionnels pour les femmes entraîne des conséquences préoccupantes : les accidents du travail féminins ont bondi de 42 % depuis 2001, les femmes sont majoritaires parmi les victimes de troubles musculosquelettiques (TMS) et d’épisodes dépressifs d’origine professionnelle, leurs arrêts maladie progressent plus rapidement que ceux des hommes. À cela s’ajoute une absence de reconnaissance des cancers professionnels féminins, notamment du cancer du sein.
Pourtant, depuis 2014, le Code du travail impose que l’évaluation des risques « tienne compte de l’impact différencié de l’exposition au risque en fonction du sexe ». Dans les faits, la plupart des DUERP (documents uniques d’évaluation des risques professionnels) ignorent cette obligation. Le document unique lui-même, censé être systématiquement établi et actualisé par l’employeur en lien avec les représentants du personnel, fait souvent défaut. Or, il est une pierre angulaire de la prévention dans une entreprise.
« Alors qu’il s’agit aujourd’hui d’une obligation légale, de nombreuses entreprises n’ont pas élaboré de DUERP et, même lorsque ce document existe au sein de l’entreprise, il fait rarement l’objet d’une approche différenciée selon le sexe des employés », observe un rapport du Sénat de 2023. Pour promouvoir, et faciliter, cette évaluation différenciée des risques, l’Agence nationale des conditions de travail (Anact) publie fin septembre 2025 le premier guide méthodologique sur ces enjeux.
« Différencier n’est pas discriminer »
Le rapport du Sénat « Santé des femmes au travail : des maux invisibles » dénonce un « aveuglement au genre à l’origine d’une focalisation sur l’homme moyen ». Conséquence notable : postes de travail et organisation spatiale sont conçus pour une morphologie masculine standard, sans tenir compte des différences anthropométriques et physiologiques entre femmes et hommes.
Les employeurs, mais aussi les personnes chargées de la prévention, restent réticents à adopter une approche genrée en matière de santé au travail et d’évaluation des risques, par crainte d’être accusés de discrimination ou de stigmatisation. « Différencier n’est pas discriminer », soulignent les sénatrices auteures du rapport.
Autre frein : l’établissement d’un DUERP est souvent perçu par les employeurs comme une tâche difficile et fastidieuse. L’approche genrée ajouterait selon eux de la complexité à une démarche dont l’utilité pour la prévention n’est pas toujours comprise.
Questionner en pratique les expositions
Le guide de 78 pages s’articule autour de trois volets : un état des lieux des conditions de travail différenciées et de leurs impacts sur la santé ; une méthodologie pour intégrer ces différences dans l’évaluation ; des outils pratiques et fiches concrètes pour décliner cette approche dans le DUERP.
Chaque fiche pratique propose un tableau en trois colonnes : les situations de travail à analyser sous l’angle du genre, les raisons de ce questionnement, des exemples concrets et les questions clés pour élaborer un plan de prévention adapté.
Le guide invite notamment à se poser ces questions : les matériels, équipements de protection individuelle et environnements thermiques sont-ils adaptés aux différences morphologiques et physiologiques ? L’organisation du travail – répartition des tâches, rotations, pauses, cadences, rythmes – convient-elle aux femmes comme aux hommes ? Les facteurs de risques de violences sexistes et sexuelles (VSST) sont-ils identifiés ? Les risques pour la santé reproductive sont-ils pris en compte ?
Zoom endométriose et ménopause
Pour l’Anact, l’évaluation différenciée des risques peut être aussi l’occasion de réfléchir aux aménagements pour faciliter le travail des femmes « rencontrant des problématiques de santé reproductive, comme des troubles menstruels, l’endométriose ou la ménopause ».
En ce qui concerne l’endométriose, le guide suggère des réflexions sur les aménagements ou équipements permettant de limiter les manipulations de charges, les positions pénibles, les déplacements, l’accès des sanitaires, la possibilité de mise en place d’horaires décalés, flexibles ou fractionnés ou encore un aménagement des pauses et du télétravail à la demande.
Certaines conditions de travail peuvent aggraver les symptômes de la ménopause. Un environnement chauffé ou non ventilé, des postures statiques, des vêtements professionnels en matière synthétique, des horaires longs ou un grand nombre d’heures de travail peuvent être plus difficiles à supporter. Des pistes sont proposées pour aménager les postes de travail des femmes touchées par des symptômes sévères de la ménopause.

