Entretien – « Le récit, un outil précieux pour révéler le travail réel »

Christine Depigny-Huet, cofondatrice de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » et docteure en ergonomie, vient de publier un ouvrage sur l’invisibilisation du travail. Des récits d’hommes et de femmes qui racontent leur métier pour révéler le travail.

Publié le 11 mai 2026 à 07h05 Lecture 6
Employés flous marchant dans un bureau moderne vitré
Entre l'invisibilisation du travail et la "tyrannie de la transparence", une souffrance pour les travailleurs. © Adobe Stock

Qu’est-ce que la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » ?

Christine Depigny-Huet : Il s’agit d’une association sans but lucratif, créée au début de la crise sanitaire. Elle rassemble des personnes qui ont pour centre d’intérêt le travail, des spécialistes en sciences du travail, des syndicalistes, des enseignants. Notre objectif est de révéler le travail, au-delà des questions d’emploi et de rémunération. Autrement dit, en quoi consiste le travail ? Que font réellement ces travailleurs et travailleuses ? Que mobilisent-ils d’eux-mêmes pour arriver à produire un bien ou rendre un service ?
Nous collectons leur parole pour la mettre en récit, un témoignage à la première personne, signé du prénom du narrateur. Plus de 200 récits de travail ont été publiés sur notre site internet. Il est frappant de constater à quel point ils se font écho, même dans des secteurs et des métiers très différents.

Quelle est la fonction de ces récits ?

C. D.-H. : Le récit de travail permet au narrateur d’adopter une posture réflexive, ce qu’on ne fait pas souvent dans la vie. Les personnes qui nous confient leur parole s’aperçoivent qu’elles font beaucoup de choses dans leur travail. Le premier épisode d’une série de podcasts que nous préparons montre bien cet aspect-là. Le récit est un précieux outil d’expression, son processus d’élaboration est souvent l’occasion, pour les narrateurs, de reprendre la main sur leur travail.
Deuxième fonction : le lecteur peut comprendre le travail qui se cache derrière les biens qu’il achète, les services dont il bénéficie. Un exemple : un beau rayon fruits et légumes dans un supermarché, c’est tout un travail humain complexe.
Enfin, les récits permettent de conduire des projets thématiques. C’est ce que nous avons fait avec les Ateliers pour la refondation du service public hospitalier. Ils ont permis aux participants de mieux se comprendre en découvrant le travail de l’autre.

Par ailleurs, nous avons travaillé la question du territoire et du travail à partir des récits, avec les acteurs du territoire de Saint-Nazaire. En partenariat avec le centre de culture populaire de la ville, nous avons organisé des lectures publiques de ces récits dans des bibliothèques, des cafés, un théâtre, une maison de quartier… D’autres travailleurs et travailleuses se sont reconnus, ils ont pu échanger.

Votre ouvrage traite des « travailleurs invisibles ». Qu’entendez-vous par là ?

C. D.-H. : Ce livre invite à voir et écouter le travail afin de lui redonner toute sa valeur et sa dimension politique. Les personnes racontent le travail cognitif, créatif, leurs émotions, les capacités sensorielles mises en œuvre pour faire le travail…
Le management néolibéral en entreprise et le New Public Management dans la fonction publique ont invisibilisé le travail. L’organisation est aveugle, elle ne sait pas ce qui se passe sur le terrain, elle reste sourde quand on lui dit que cela ne fonctionne pas. Les dirigeants et leurs délégataires sont dans des représentations du travail, ils sont persuadés qu’ils savent, grâce aux outils de reporting et de gestion. Mais c’est une illusion.
A l’hôpital, quand les RH raisonnent uniquement en « équivalents temps plein », ils ne voient pas pourquoi une aide-soignante s’épuise. Le travail nécessaire pour que le service fonctionne est ignoré.

Vous parlez aussi dans votre ouvrage de la « tyrannie de la visibilité ». N’est-ce pas contradictoire ?

C. D.-H. : Il existe une tyrannie de la transparence du travail. Je ne pense pas uniquement au bureau paysager, mais aussi à une coiffeuse, obligée de travailler derrière des vitrines, devant les passants. Comme si ce qu’un travailleur fait devait être vu par tout le monde, ce qu’il produit, enregistré et visible dans une base. Les organisations demandent par ailleurs aux travailleurs de se montrer, de se mettre en scène, de « liker » les messages de l’entreprise ou des collègues sur les réseaux sociaux.
Or, tout ne doit pas être vu dans le travail, il est nécessaire de préserver une part d’invisibilité. Prenons un infirmier d’un service d’urgence obligé de faire des soins à une personne devant une trentaine d’autres patients qui attendent dans des brancards : c’est profondément contraire à son éthique.

Cette invisibilisation est-elle une source de souffrance ?

C. D.-H. : Tout à fait. Des personnes peuvent être invisibilisées de manière très violente, je pense à la situation des enseignants vacataires à l’université, non rémunérés lors de la crise sanitaire, une manière brutale de nier leur travail. Ou encore, ces personnes sur les plateaux d’accueil téléphoniques qui doivent lire des scripts et se nommer par un autre prénom ; ces agents de nettoyage qui font le ménage des bureaux quand tout le monde est parti ; le travail invisible des managers.

Il faut regarder, observer et comprendre le travail, plutôt que de figer les travailleurs dans des organisations très prescriptives. Les personnes ne sont plus en mesure d’effectuer le travail comme elles souhaiteraient le faire, elles se retrouvent en dilemme, en particulier avec des clients ou des usagers. Elles doivent gérer seules les conséquences de décisions procédurales inappropriées, déconnectées de la réalité du travail. Ne pas pouvoir effectuer son travail correctement, se voir dénier son savoir-faire, entraine de la souffrance.

Vous dressez un constat sombre, mais vous évoquez aussi des résistances. Comment transformer cette situation ?

C. D.-H. : Les collectifs de travail sont une ressource importante. Dans un collectif, on connait ce que font les autres, on reconnaît leur travail. Mais ces collectifs sont aujourd’hui particulièrement malmenés dans les organisations. Les CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) étaient encore l’un des rares endroits où l’on pouvait encore parler du travail. Ces instances représentatives ont été supprimées, elles gênaient les employeurs. Quelques personnes se mobilisent aujourd’hui pour la démocratie au travail, notamment avec un manifeste qui vient d’être publié. Des espaces d’échange sur le travail sont nécessaires pour redonner de la visibilité au travail.

Quant aux organisations syndicales, elles sont très absorbées par les questions d’emploi et de pouvoir d’achat, des sujets certes très importants. Quelques expériences sont néanmoins menées pour favoriser l’expression des salariés, notamment autour des enquêtes ouvrières. De leur côté, les politiques, dans leur grande majorité, se focalisent sur l’emploi. Il est urgent qu’il se saisisse de la question du travail pour répondre aux enjeux sociétaux.

Travail et travailleurs invisibles, Christine Depigny-Huet, avec la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », L’Harmattan, avril 2026