Reprotoxiques au travail : un risque oublié

Infertilité, pathologies de la grossesse, malformations congénitales : si le rôle des polluants de l’environnement sur la « santé reproductive » est étudié, les expositions professionnelles aux reprotoxiques sont peu considérées. Des consultations hospitalières tentent de remédier aux insuffisances de la prévention.

Publié le 1 septembre 2025 à 14h09 Lecture 6
Coiffure avec mèches en aluminium au salon
Les coiffeuses sont exposées à des produits toxiques pour la reproduction. © Adobe Stock

Infertilité, pathologies de la grossesse, malformations congénitales : si le rôle des polluants de l’environnement sur la « santé reproductive » est étudié, les expositions professionnelles aux reprotoxiques sont peu considérées. Des consultations hospitalières tentent de remédier aux insuffisances de la prévention.

Les expositions professionnelles aux substances reprotoxiques, susceptibles de causer infertilités, pathologies de la grossesse, voire malformations congénitales et autres pathologies pédiatriques (voir encadré), sont encore souvent oubliées. Et c’est encore plus vrai s’agissant des femmes. « Les travaux concernant les impacts de l’exposition professionnelle sont encore bien moins importants pour les femmes que pour les hommes », a souligné Ronan Garlantezec, professeur en santé publique au CHU de Rennes, lors du dernier séminaire scientifique de l’Institut Santé-Travail Paris-Est (IST-PE) organisé à Créteil l’hiver dernier.

Pesticides, solvants, cosmétiques  

L’infertilité affecte un couple sur huit. La cause est féminine dans 30 % des cas, masculine dans 20 % des cas, mixte dans 40 % des cas, et inconnue dans 10 % des cas. Des études ont montré que la fertilité des femmes exposées aux solvants ou aux pesticides est altérée. D’après une méta-analyse de l’Institut national de recherches et de sécurité (INRS), les coiffeuses et esthéticiennes travaillant avec des produits cosmétiques mettent plus de temps à concevoir que les autres.

Le risque reprotoxique au travail pourrait aussi être imputable à d’autres contraintes. « Une étude américaine a montré une diminution de la réserve ovarienne chez les femmes exposées au port de charges lourdes, a ajouté Ronan Garlantezec, d’autres recherches suggèrent une association entre travail de nuit et augmentation du risque d’endométriose. » Les troubles de l’ovulation, des réserves ovariennes basses ainsi que l’endométriose sont les trois causes principales d’infertilité chez les femmes.

Effets transgénérationnels

Autre point qui préoccupe les spécialistes : les effets induits par les substances reprotoxiques pourraient se transmettre aux générations suivantes. Ces produits chimiques entraineraient des modifications dites épigénétiques, affectant les enfants des personnes exposées.
Roger Léandri, professeur en biologie de la reproduction au CHU de Toulouse, a rappelé que plusieurs études chez l’animal ont documenté de tels effets transgénérationnels.

Ainsi, les rats mâles descendants de rattes exposées au pesticide vinclozoline, à des plastifiants ou phtalates, présentent des troubles des fonctions testiculaires et de la spermatogenèse, et ce à la troisième et quatrième génération.
Pour les animaux femelles dont les arrière-grand-mères ont été exposées à ces mêmes produits, les chercheurs observent une diminution de la réserve ovarienne. « Nous ne disposons pas de démonstration formelle chez l’homme, en raison des difficultés à prouver de telles expositions sur plusieurs générations », a précisé Roger Léandri.

Lobbying industriel

De nombreux produits reprotoxiques sont en cours de classification en France dans le cadre du règlement européen CLP, lequel permet d’identifier les produits chimiques dangereux et d’informer les utilisateurs de ces dangers (consommateurs et professionnels). La recherche de substitution est une obligation de l’employeur pour les substances reprotoxiques dangereuses classées 1A ou 1B, c’est-à-dire une toxicité avérée ou présumée. La substitution consiste à remplacer un produit chimique dangereux par un autre produit ou par un procédé, moins dangereux ou, mieux, sans danger.

Mais le lobbying des industriels peut aussi faire dérailler les démarches de prévention préconisées par les agences.
Ainsi, l’agence française Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a proposé de classer trois sels de lithium jugés toxiques pour la fertilité et le développement prénatal. Ces produits sont notamment utilisés dans les batteries, mais aussi dans les industries du verre et de la construction. « Le processus règlementaire a été bloqué par l’industrie », a pointé Odile Kerkhof, chargée de projet à l’Anses.

Repérer les expositions

Pour améliorer la prise en charge des troubles de la fertilité des couples exposés à des facteurs environnementaux et professionnels, un réseau national de plateformes hospitalières Prévenir (Prévention environnement reproduction) a été installé. En 2023, les cinq plateformes Prévenir existantes (Bordeaux, Paris, Créteil, Rennes et Marseille) se sont occupées d’un peu plus de 3 000 couples.

Les personnes sont notamment interrogées sur leurs expositions professionnelles aux produits chimiques, leurs contraintes organisationnelles ou biomécaniques. « Nous pouvons leur donner quelques conseils, mais le plus important est d’être un relais pour l’information des services de prévention et santé au travail », a expliqué Fleur Delva, médecin de santé publique au CHU de Bordeaux à l’initiative de la première structure de ce type. Plusieurs plateformes Prévenir sont en cours de création à Rouen, Toulouse, Nantes, Amiens et Lyon.

  • Pour aller plus loin : les interventions filmées lors de ce séminaire scientifique peuvent être désormais consultées en ligne ici.

Alerte sur les expositions prénatales aux pesticides

Fin avril, l’agence sanitaire Anses a mis en ligne une alerte sur « l’exposition aux pyréthrinoïdes lors de la grossesse sur le neurodéveloppement des enfants ». Les pyréthrinoïdes sont des insecticides massivement utilisés en France, en agriculture, mais aussi dans des insecticides à usage domestique, des traitements antiparasitaires pour les animaux, en application sur les textiles ou des matériaux de construction.

Les résultats d’une nouvelle étude sur des femmes chinoises, exposées durant leur grossesse à ces pesticides, montrent l’impact délétère des pyréthrinoïdes sur l’acquisition du langage des jeunes enfants, leurs facultés cognitives et leurs comportements. « Cette analyse confirme qu’une exposition aux pyréthrinoïdes pendant la grossesse peut produire des effets néfastes sur le neurodéveloppement des très jeunes enfants », soulignent les chercheurs de l’Anses.  

En 2024, le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP) a établi un lien entre la leucémie d’Emmy, décédée à l’âge de 11 ans, et l’exposition prénatale de sa mère, fleuriste, aux pesticides. Une expertise collective de l’Inserm a notamment établi une association entre l’exposition prénatale aux pesticides et cinq pathologies chez les enfants, les leucémies, les tumeurs cérébrales, les fentes labio-palatines (malformations congénitales au niveau du visage), l’hypospadias (anomalie génitale chez le garçon) et les troubles du neurodéveloppement.