Cancers du sein professionnels, un impensé de la santé au travail

Si une dizaine de femmes ont pu récemment faire reconnaitre leur cancer du sein en maladie professionnelle, les procédures pour obtenir une réparation du préjudice sont particulièrement complexes. Les facteurs de risques professionnels de ce cancer féminin restent largement invisibilisés.

Publié le 8 septembre 2025 à 16h09 Lecture 4
Infirmière au téléphone dans un bureau médical.
Des cancers professionnels du sein ont été reconnus chez des infirmières de nuit. © Adobe Stock

Plusieurs études scientifiques considèrent le travail de nuit, les rayonnements ionisants et certains produits chimiques comme des facteurs de risque avérés du cancer du sein. Pourtant, aucun tableau de maladie professionnelle ne fait mention de cette pathologie. « On parle beaucoup en France des comportements individuels, des antécédents familiaux, mais les risques au travail sont peu pris en compte », a souligné Marie-Christine Cabrera Limane, infirmière de santé au travail senior, lors des dernières Assises de la santé et la sécurité des travailleurs-ses fin mars à Paris.

Ces assises, organisées depuis quelques années par les organisations syndicales CGT, Solidaires et FSU, ainsi que plusieurs associations, ont été l’occasion de revenir sur ce cancer professionnel féminin, véritable « impensé de la santé au travail » d’après plusieurs spécialistes qui sont intervenus lors des débats.

Pas de présomption de causalité

Les victimes sont en effet dans l’obligation de faire appel au système complémentaire, les comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles (C2RMP). En l’absence de tableau, la présomption de causalité n’existe pas et la victime doit prouver l’existence d’un lien direct et essentiel entre la pathologie et le travail habituel. « Les tableaux, souvent construits sur la base d’archétypes masculins, sont le fruit de négociations et de compromis social », a rappelé Anne Marchand, sociologue et chercheuse au Giscop93 (Groupe d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle en Seine-Saint-Denis).

Les données scientifiques peuvent exister sans que la maladie professionnelle ne soit listée dans des tableaux de maladie professionnelle, tableaux qui facilitent la reconnaissance de l’origine professionnelle.

« Sur-risque » de 26 %

Le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) classait le travail de nuit comme facteur « probablement » cancérogène. Quelques années plus tard, les chercheurs de l’Inserm ont analysé les études épidémiologiques internationales. À partir de ces données, ils montrent que le travail de nuit augmente de 26 % le risque de cancer du sein chez les femmes non ménopausées. Des perturbations du rythme circadien, le rythme de 24 h contrôlé par l’horloge biologique interne, pourraient être la cause de l’augmentation du risque de cancer du sein.

Quelques cas de cancers professionnels ont été reconnus, souvent au terme de plusieurs années de procédure, chez des soignantes ayant travaillé de nuit. Ces infirmières et aides-soignantes ont notamment été accompagnées par la CFDT, une confédération syndicale qui entend se mobiliser pour la reconnaissance et la réparation de ces atteintes à la santé des femmes.

Saisine de la CFDT

La CFDT a demandé en février 2024 à l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) de conduire une étude sur les liens entre les cancers du sein et les expositions à certains risques professionnels. « Cette saisine est une étape préalable à la création de tableaux de maladies professionnelles intégrant le cancer du sein comme pathologie », explique le syndicat.

L’objectif est aussi d’améliorer la prévention et de sensibiliser employeurs et travailleuses à ce risque. « Si on ne peut éliminer le travail de nuit dans certains secteurs comme la santé, certaines organisations du travail sont néanmoins plus dangereuses que d’autres », a précisé Laurent Vogel, chercheur associé de l’Etui (Institut syndical européen).

Rayonnements dangereux

Le travail de nuit n’est pas le seul facteur de risque des cancers du sein liés à l’activité professionnelle. Les rayonnements ionisants et cosmiques sont aussi pointés, ils concernent le personnel des services de radiologie ou d’autres services, le personnel navigant, les travailleuses du nucléaire. Une hôtesse de l’air a demandé la reconnaissance de son cancer du sein en maladie professionnelle, son dossier est en cours d’instruction. L’association Les hôtesses de l’air contre le cancer est aussi mobilisée pour la reconnaissance de l’origine professionnelle de certains cancers du sein.

Par ailleurs, l’exposition professionnelle à certains produits chimiques est aussi suspectée d’augmenter le risque de cancer du sein. En 2013, une étude de Santé publique France estimait que « l’exposition aux solvants organiques à des niveaux relativement élevés peut jouer un rôle dans l’apparition du cancer du sein ». Ces résultats ont depuis été corroborés par d’autres analyses.

Le cancer du sein est le plus fréquent des cancers chez les femmes, en matière d’incidence et de mortalité. Il reste difficile d’estimer le nombre de cancers du sein imputables aux conditions de travail. Mais au regard du nombre de femmes exposées à des facteurs de risque, il est clair que l’impact du travail est largement sous-estimé.