Saisonniers dans l’agriculture : mobilisation pour des conditions de travail dignes

Alors que la saison démarre dans l’agriculture, syndicats et associations se mobilisent pour la prévention des risques professionnels des travailleuses et travailleurs saisonniers. Les conditions de travail dans le secteur restent particulièrement difficiles et invisibilisées.

Publié le 21 mai 2026 à 09h05 Lecture 6
Vendangeurs récoltant des raisins dans un vignoble
La pénibilité des vendanges sous la chaleur pour les travailleurs saisonniers de la filière Champagne. © Adobe Stock

Avec plus de 800 000 contrats saisonniers signés chaque année en France, l’agriculture est l’un des secteurs qui génèrent le plus d’emplois saisonniers. Si les exploitants manifestent régulièrement leur colère au regard des difficultés du monde agricole, la réalité des conditions de travail des saisonniers est peu connue. De l’exposition aux pesticides aux contraintes physiques importantes, les risques professionnels de ces centaines de milliers de travailleurs précaires sont passés sous silence.

« Les difficultés des paysans et des possédants des exploitations agricoles sont mises en avant, mais celles de leurs salariés sont complètement invisibilisées, alors que le secteur est particulièrement rétrograde en matière de protection de la santé des salariés », souligne Fabien, berger et militant au syndicat Sud Pâtres, à l’occasion d’un atelier organisé en mars dernier pendant les Assises de la santé et de la sécurité des travailleurs et travailleuses à Paris. « En sept ans d’activité comme salarié agricole, je n’ai passé qu’une seule visite en santé au travail », ajoute Idris, syndiqué à Sud Agri.

Ni arrêt maladie ni droit de retrait

Les deux travailleurs agricoles soulignent que les CDD saisonniers permettent aux exploitants de se passer du jour au lendemain d’un salarié en arguant que la tâche est terminée. Une situation de précarité qui les empêche de faire valoir leurs droits. « Les salariés évitent de se mettre en arrêt et même de déclarer une blessure au travail. Il nous arrive de travailler par 40 ou 50 degrés dans une serre, nous serrons les dents, personne n’exerce son droit de retrait », poursuit Idris.

Les conventions collectives sur le nombre d’heures quotidiennes d’un salarié agricole sont, d’après le militant de Sud Pâtres, particulièrement « permissives ». « L’agriculture est une zone de non-droits pour les salariés, cela entraine aussi de la souffrance psychique », estime-t-il. Peu syndiqués, les saisonniers sont isolés face à leurs patrons. « Les victimes de harcèlement n’ont pas d’autres choix que de se taire, pour préserver leurs revenus, ou de ne plus travailler », déplore Idris.

Omerta sur l’exposition aux pesticides

La chercheuse Agossè Nadège Degbelo, sociologue au laboratoire interdisciplinaire sciences, innovations, sociétés (Lisis) autrice d’une thèse sur l’exposition aux pesticides des travailleurs agricoles, constate que ce risque professionnel est oublié s’agissant des salariés saisonniers. « La réglementation tient surtout compte de ceux qui manipulent ces produits. Dans le Médoc, par exemple, les saisonniers qui interviennent dans les domaines viticoles ne sont pas considérés comme des travailleurs exposés aux pesticides », souligne-t-elle.

Ces travailleurs interviennent plutôt durant les travaux manuels de la vigne, ils ne manipulent pas directement les produits. « Des études ont montré que, même passé un délai de réentrée de 48h – délai réglementaire maximal entre le traitement d’une parcelle et la réentrée des travailleurs sur cette dernière – d’importantes quantités de pesticides sont retrouvées sur la peau des travailleurs », ajoute-t-elle. Une exposition chronique non reconnue, et non prévenue.

Conditions de vie déplorables

Ces salariés précaires, en majorité des travailleurs migrants des pays d’Europe de l’Est, d’Espagne, d’Italie ou du Maghreb, sont mal-logés dans des bidonvilles, des squats ou des camionnettes, sans possibilité de prendre des douches régulièrement, voire de changer de vêtements. Ces conditions de vie ne sont pas prises en compte alors qu’elles sont pourtant susceptibles de majorer les risques délétères pour la santé. « De plus, les délais de réentrée ne sont souvent pas respectés », ajoute Jean-Luc Taris de Médecins du Monde, une association qui intervient auprès des travailleurs viticoles dans le Médoc.

Jean-Luc Taris rappelle que près de 90 % des saisonniers sont embauchés par des sociétés de prestations. Cette sous-traitance permet à chacun de se déresponsabiliser. « Les prestataires proposent des prix plus attractifs que leurs concurrents, quitte à augmenter les cadences pour les salariés », poursuit-il. Et peu importe que les conditions climatiques soient extrêmes, avec notamment un travail sous une chaleur intense, l’entreprise de prestations fait tout pour tenir les délais pour son client.

Maraudes et caravane des vendanges

Dans le Médoc, l’ONG Médecins du Monde organise une maraude et une permanence médicosociale afin de soigner et informer sur leurs droits les travailleurs agricoles saisonniers. Ce dispositif vise aussi à les sensibiliser sur les risques professionnels. « Il est difficile de rencontrer ces travailleurs qui vivent dans des bidonvilles, des camions ou des voitures », signale Jean-Luc Taris. En janvier dernier, une « Maison des saisonniers », portée par plusieurs associations, a ouvert ses portes à Pauillac afin d’accompagner ces personnes.

Alerté par les conditions de travail et de vie des travailleurs du vignoble champenois, l’intersyndicat CGT du Champagne a mis sur pied un plan d’action visant à réduire les risques auxquels sont exposés les vendangeurs et les saisonniers. « Depuis 2022, nous sillonnons les parcelles grâce à la caravane des vendanges afin d’informer les travailleurs et alerter sur les conditions de travail dans la filière », précise Philippe Cothenet, secrétaire général adjoint de l’intersyndicat.

Vers une certification « sociétale » ?

Le syndicat propose également la création d’une certification HVS (haute valeur sociétale), à l’image de la certification HVE (haute valeur environnementale) qui existe déjà. « Cette certification HVS viserait à garantir le respect de plusieurs critères essentiels : les conditions de travail, les conditions d’hébergement, la rémunération, la pénibilité du travail ainsi que l’exposition aux produits phytosanitaires », explique le militant CGT.

L’organisation souhaite également une remise en cause du travail à la tâche, lequel incite les salariés à allonger leur amplitude de travail au détriment de leur santé et sécurité, ainsi qu’un meilleur encadrement en cas de fortes chaleurs (mise à disposition d’eau fraîche, temps de pause, adaptation de l’organisation du travail pour éviter les heures les plus chaudes…). Ces préconisations font notamment suite à plusieurs décès de travailleurs pendant les vendanges de 2023.