Les discriminations dans l’emploi en forte hausse sur la dernière décennie

Une nouvelle enquête du Défenseur des droits s’alarme d’une hausse importante des discriminations dans l'emploi depuis dix ans en France, tant pour les recrutements que sur les lieux de travail. Peu de victimes signalent ces graves atteintes à leur dignité et à leurs droits.

Publié le 10 décembre 2025 à 15h12 Lecture 6
Cuisinière accroupie calme dans une cuisine industrielle.
Une enquête du Défenseur des droits révèle une hausse importante des discriminations au travail. @Adobe Stock

L’âge, le genre, l’origine ou la couleur de peau, la religion, l’orientation sexuelle, le handicap… Ce sont autant de critères de discrimination lors d’un processus de recrutement ou dans le déroulement d’une carrière. Ces discriminations dans l’emploi sont en nette hausse en 2024, d’après les résultats d’une étude rendue publique ce 10 décembre par le Défenseur des droits en collaboration avec l’Organisation internationale du travail (OIT). Et ce, en dépit d’un cadre juridique censé être protecteur en France.

L’emploi, premier lieu de discriminations

Les données 2016-2024 de l’enquête « Accès aux droits » ont permis d’alimenter cette 18ᵉ édition du baromètre des discriminations dans l’emploi. Il s’agit d’une enquête destinée à recueillir le vécu des personnes face aux discriminations. « L’emploi constitue le domaine dans lequel les discriminations sont les plus fréquemment rapportées », souligne Claire Hédon, Défenseure des droits, au cours d’une conférence organisée pour la publication de ces résultats.

Plus de neuf personnes interrogées sur dix considèrent qu’il existe « parfois ou souvent » des discriminations dans l’emploi. Les jeunes (18-24 ans) et les personnes non hétérosexuelles sont plus nombreux que les autres à déclarer avoir subi des discriminations. Ces résultats mettent en lumière une jeunesse surexposée aux discriminations dans son parcours professionnel. « Une jeunesse abîmée compromet la capacité d’une société à préserver sa cohésion sur le temps long », avertit Claire Hédon.

L’âge et le genre, premiers motifs de discrimination

S’agissant de la recherche d’emploi, l’âge est le premier critère cité par les personnes ayant déclaré avoir été discriminées, soit 42 % des enquêtés. L’origine ou la couleur de peau constituent le second motif, rapporté par 21 % des personnes discriminées à l’embauche. Les discriminations liées à la situation familiale sont nettement plus souvent rapportées par les femmes que par les hommes. « Les stéréotypes autour de la maternité, très fortement ancrés, pèsent lourdement sur la carrière des femmes », observe le rapport de l’étude.

Les critères de discrimination dans le déroulement d’une carrière sont différents. Ces discriminations sont le plus souvent liées au sexe (41 %), ce critère étant beaucoup plus souvent cité par les femmes que par les hommes. Les discriminations en raison de l’âge sont moins fréquentes dans le déroulement de carrière que dans la recherche d’emploi. Elles sont toutefois plus souvent rapportées par les jeunes actifs que par les plus âgés : 32 % des 18-29 ans contre 23 % des 50-64 ans discriminés dans le déroulement de carrière.

Risques discriminatoires élevés pour les minorités

Dans la recherche d’emploi, les personnes perçues comme noires, arabes ou maghrébines ont un risque 2,8 fois plus élevé de déclarer avoir fait l’objet de discrimination que les personnes perçues comme blanches. Ce risque a augmenté par rapport à 2016. Les personnes en situation de handicap sont également vulnérables en situation de recherche d’emploi : elles ont 1,7 fois plus de risque de déclarer avoir fait l’expérience d’une discrimination.

Alors qu’aucune différence n’était observée en fonction de l’orientation sexuelle en 2016, les personnes LGBT ont désormais 1,9 fois plus de risque de rapporter des expériences de discrimination dans la recherche d’emploi et 1,6 fois plus de risque dans le déroulement de carrière.

Sur le lieu de travail, les propos et comportements stigmatisants sont en hausse : 34 % des personnes interrogées déclarent en avoir fait l’objet en 2024, contre 25 % en 2016. Cette augmentation concerne les propos et comportements à caractère sexiste, raciste, handiphobe, homophobe ou encore liés à la religion.

« Les comparaisons internationales, tant basées sur des enquêtes déclaratives que sur des méthodes expérimentales, montrent des taux de discrimination en France parmi les plus élevés. Les microagressions et le harcèlement sont très fréquents », souligne Mirna Safi, professeure de sociologie au Centre de recherche sur les inégalités sociales de Sciences Po.

Un non-recours massif

Lorsqu’elles entreprennent des démarches pour faire reconnaître leurs expériences de discrimination dans l’emploi, les personnes se tournent davantage vers la médecine du travail, les représentants du personnel ou le service des ressources humaines. Seules 12 % d’entre elles, discriminées dans le travail, et 4 % discriminées dans la recherche d’emploi, déclarent avoir pris contact avec une association, le Défenseur des droits ou un avocat, avoir déposé plainte ou saisi la justice.

« Notre institution a reçu près de 5 700 appels de personnes discriminées dans l’emploi. C’est très faible au regard des discriminations rapportées dans nos enquêtes », signale Claire Hédon. Ce non-recours s’explique par la crainte d’un recours inutile ou infructueux, par la peur de ne pas avoir de preuves, par peur de représailles ou parce que les victimes ne savent pas comment agir.

Pour enrayer cette hausse des discriminations dans l’emploi, la Défenseure des droits réitère plusieurs recommandations, notamment la mise en place d’une véritable politique de lutte contre les discriminations dans chaque organisation, le renforcement des politiques d’égalité professionnelle femmes-hommes au sein des entreprises et administrations, et le développement des campagnes de testing pour mesurer ces discriminations.

Les syndicats mobilisés

Invités à cette conférence, les représentants des confédérations syndicales, Lydie Nicol pour la CFDT et Gérard Ré pour la CGT, ont commenté ces résultats édifiants. « Notre première responsabilité en tant que syndicat est de rendre visibles ces discriminations. Nous avons d’ailleurs lancé avec l’Institut de recherches économiques et sociales une grande enquête sur les discriminations raciales », précise Lydie Nicol.

Si les syndicalistes sont conscients d’une augmentation des propos et actes racistes et xénophobes dans le cadre du travail, ils indiquent qu’ils restent encore peu saisis par les victimes. « Nous observons une montée très inquiétante de ces actes au travail dans un contexte médiatique où les propos racistes se banalisent », déplore Gérard Ré.

En mars 2025, les huit syndicats français ont lancé une campagne de sensibilisation contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie dans les entreprises et les administrations. « Nous avons désormais la possibilité de lancer des actions de groupe », ajoute Lydie Nicol. Pour Gérard Ré, il est urgent de rétablir les Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), lesquels sont en mesure de diligenter des enquêtes en cas de discrimination.