« Si l’on trouve beaucoup de publications sur le harcèlement, le racisme au travail n’est quasiment jamais abordé. On n’en parle pas, comme si ces discriminations n’existaient pas », a souligné la psychologue clinicienne du travail Marie-France Custos-Lucidi lors d’une rencontre organisée en avril dernier à Paris par les Cafés Santé & Travail et le réseau Souffrance & Travail. Pour donner à voir les conséquences du racisme sur les travailleurs et travailleuses, Marie-France Custos-Lucidi vient de publier aux éditions Érès un livre intitulé « Le racisme ordinaire au travail ».
Lauréat fin juin du Prix du livre RH, cet ouvrage rassemble les récits cliniques anonymisés de sept patientes et patients qui ont consulté Marie-France Custos-Lucidi. Chaque texte se base sur les propos des patients lors de chaque séance. Un matériau brut à partir de cas cliniques qui permet de saisir ces violences non dites dans les organisations. « J’ai souhaité que cette souffrance ne reste pas dans le huis clos des consultations individuelles », précise la psychologue.
Peur du déni
Nadia, Abdel, Maher, Inaya… Ces femmes et ces hommes travaillent dans la santé, la finance, la restauration ou le commerce. Ils racontent les humiliations quotidiennes, plus ou moins feutrées, les traitements discriminatoires sur le plan salarial ou des tâches confiées, les blagues racistes et xénophobes de leurs collègues ou de leurs supérieurs hiérarchiques. Certaines femmes ont même vécu des agressions physiques de la part de leurs collègues, qu’elles ont préféré taire pour ne pas faire de vagues.
Elles et ils sont venus dans le cabinet de Marie-France Custos-Lucidi avec l’idée qu’ils seront entendus et compris par une psychologue ayant des origines africaines et antillaises. Ils consultent au départ pour une souffrance au travail et non pour du racisme et de la discrimination au travail, par peur du déni. « Il leur est d’ailleurs difficile d’en parler, car le faire, c’est prendre le risque d’une minoration, voire d’une invalidation de leur parole. »
Cette peur du déni disparait au fil des séances, les patients peuvent entreprendre un travail d’élaboration psychique et prendre conscience de ce qui leur est arrivé. « Les stratégies de défense des personnes sont la colère, la rage et l’effondrement, précise la psychologue. Mais j’ai surtout observé de l’effondrement ». Beaucoup de ces personnes ayant vécu le racisme au travail sont en arrêt maladie. Elles s’en sortent le plus souvent en quittant l’entreprise, « non pour fuir, mais pour reprendre en main leur destin ».
Un angle mort
Les chercheurs en sciences sociales du travail sont conscients d’un angle mort s’agissant des discriminations raciales dans les entreprises (voir encadré ci-dessous). Au cours du dernier congrès de la Société d’ergonomie de langue française (Self), organisé début juillet à Nanterre, la chercheuse Lydie Koblan-Uberson, de l’université Laval au Québec, a plaidé pour une prise en compte de cette dimension raciale pour l’analyse du travail. « Repenser l’ergonomie à travers le prisme des héritages raciaux permet non seulement d’améliorer la santé et la sécurité au travail, mais aussi de promouvoir des environnements professionnels équitables et inclusifs », souligne-t-elle dans une communication écrite produite pour ce congrès.
Faire l’impasse sur ces discriminations raciales ne permet pas de comprendre la réalité du travail des personnes racisées. « Si la race n’a pas de fondement biologique, les effets de la racialisation, eux, sont bien réels, souligne la chercheuse en ergonomie. Ces phénomènes, souvent invisibles, se manifestent sous forme de microagressions, de biais implicites ou encore de pratiques managériales discriminatoires. » Et ils ne sont pas sans impact sur la santé mentale, mais aussi physique, des travailleuses et travailleurs concernés.
Postes pénibles et dégradants
Une enquête sur les ouvriers et ouvrières du secteur de l’agroalimentaire en France montre notamment des conditions de travail encore plus dégradées pour les travailleurs d’origine étrangère. Cette étude, signée de sociologues de l’université Paris-Dauphine-PSL et de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), s’est intéressée au départ à la gestion et au vécu des ouvriers de l’agroalimentaire dans le contexte de la réforme de l’assurance-chômage.
Les personnes d’origine étrangère, pourtant indispensables à l’activité de ce secteur, subissent des violences de leurs collègues. « Comme nous avons pu l’observer directement, leur quotidien au travail est saturé d’actes et de discours racistes, portant sur leur manière de travailler, de parler, leur supposée incompréhension de la langue française, témoignent-ils. Leur difficulté à acquérir immédiatement les gestes et le rythme d’un travail qu’ils et elles viennent de découvrir est attribuée à une infériorité raciale. »
Ces hommes et ces femmes se voient confier les postes les plus répétitifs et dégradants. « Pour les travailleuses étrangères, des remarques et comportements sexistes allant jusqu’aux agressions sexuelles s’ajoutent à une hostilité particulièrement prononcée de la plupart de leurs collègues et supérieurs hiérarchiques français, principalement des hommes », continuent les chercheurs. Une double peine pour ces femmes.
Le racisme au travail oublié dans les négociations collectives
Dans une étude publiée fin juillet sur le site de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares), la chercheuse en sociologie Manon Torres montre que les « inégalités ethno-raciales » restent très peu prises en compte dans les accords d’entreprises.
« Alors que le racisme est un élément structurant de l’activité professionnelle des personnes qui le subissent, l’enjeu apparaît à la marge des préoccupations des délégués syndicaux comme des cadres des ressources humaines », écrit Manon Torres, sociologue rattachée au Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET) du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam).
Pour mener son étude, la sociologue a analysé les accords d’entreprises et a conduit une série d’entretiens auprès de délégués syndicaux et de cadres des ressources humaines. Sur 90 406 accords sur l’égalité signés entre 2014 et 2021, elle n’a identifié que 227 textes laissant une place aux questions raciales.
La majeure partie de ces accords portent sur l’égalité salariale entre les femmes et les hommes (72 923 accords), les mesures d’âge ou encore les travailleurs en situation de handicap. « Cette analyse exploratoire des accords a permis de constater que les textes qui peuvent formellement laisser une place aux questions raciales constituent une part réduite des textes relatifs à l’égalité », observe la chercheuse.
Des entretiens ont été menés avec des militants syndicaux et des responsables des RH dans des entreprises ayant signé la charte de l’Autre cercle, une organisation œuvrant pour l’intégration des personnes LGBT+ au travail, et ayant obtenu le label Diversité. L’analyse des accords Diversité signés montre là encore « une approche généraliste qui donne une place interstitielle au racisme ». » Le discours majoritaire consiste à euphémiser, voire nier, le poids du racisme au travail », ajoute Manon Torres.

