Face à la hausse des cancers, les campagnes nationales de prévention ciblent les facteurs comportementaux et l’hygiène de vie : alcool, tabac, alimentation, activité physique. Le rôle des conditions de travail, lui, reste ignoré. « L’enquête Sumer a pourtant montré que 2,7 millions de personnes, soit 11 % des salariés, sont exposées à au moins un cancérogène sur leur lieu de travail », rappelle Anne Marchand, sociologue et codirectrice du Giscop 93 (Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle de Seine-Saint-Denis).
Anne Marchand a cosigné la note d’orientation (policy brief) du CNRS Sciences humaines & sociales sur les cancers professionnels avec deux autres chercheurs en sciences sociales, Moritz Hunsmann et Judith Wolf, qui codirigent le Giscop 84 dans le Vaucluse. Première du genre sur le sujet, cette note de l’organisme public de recherche vise à éclairer la décision des acteurs publics. Le CNRS a réuni la presse le 30 septembre pour présenter et discuter les résultats des travaux des deux dispositifs qu’il soutient.
Seuls 1 800 cancers professionnels reconnus par an
Les chiffres rappelés dans la note sont éloquents. Moins de 1 800 cancers sont reconnus chaque année comme maladie professionnelle, alors que la France a recensé 433 136 nouveaux cas en 2023, soit 50 % de plus qu’en 1990. La part des cancers d’origine professionnelle est habituellement estimée entre 4 % et 8 %, soit entre 17 000 et 34 000 cas, mais cette estimation repose sur un nombre limité de cancérogènes professionnels.
« Il reste très difficile de connaître le nombre de cancers attribuables au travail », ajoute Moritz Hunsmann. Quoi qu’il en soit, les résultats convergents des deux équipes de recherche suggèrent « une polyexposition massive des travailleurs et travailleuses » à des cancérogènes. Le Giscop 93 travaille sur les cancers du poumon et de la vessie, le Giscop 84 sur les cancers du sang. Dans des hôpitaux de ces deux départements, les patients atteints de ces cancers sont interrogés sur leur activité de travail.
« Près de 90 % des malades ont subi une exposition professionnelle à au moins un cancérogène au cours de leur parcours, souligne le codirecteur du Giscop 84. La moitié d’entre eux a été exposée à plusieurs cancérogènes. » Ces résultats illustrent le poids des expositions professionnelles dans le risque de survenue d’un cancer.
Parcours du combattant pour les victimes
Les deux dispositifs Giscop visent aussi à accompagner les patients vers la réparation de leur maladie professionnelle. Plus de la moitié des 1 290 patients suivis par le Giscop 93 et des 546 patients suivis par le Giscop 84 ont été orientés vers une déclaration de leur cancer en maladie professionnelle, après expertise par un collectif pluridisciplinaire. « Sans cet accompagnement, une grande partie des victimes n’engagerait pas cette démarche ou l’abandonnerait, précise Moritz Hunsmann. Faire reconnaître un cancer professionnel est bien souvent un parcours du combattant. »
Les deux dispositifs ont permis une nette hausse des reconnaissances : elles concernent 11 % des malades atteints d’hémopathies malignes (cancers du sang), contre un taux national de reconnaissance de 0,4 %, et 27 % des patients touchés par des cancers bronchopulmonaires, contre 3 % nationalement.
Les chercheurs estiment que l’amélioration de la reconnaissance des cancers professionnels constitue un levier fort de la prévention dans les entreprises. Ce sont en effet les employeurs qui financent, par leurs cotisations, la prise en charge des maladies professionnelles, ce qui les incite à garantir la sécurité et la santé de leurs salariés.
Les femmes, grandes oubliées des cancers du travail
Seuls 4 % des cancers reconnus en maladie professionnelle concernent des femmes. « Les expositions aux cancérogènes subies par les femmes sont largement sous-estimées, ajoute Anne Marchand. Les études épidémiologiques se sont davantage intéressées aux secteurs d’activité à prédominance masculine, comme le bâtiment et les travaux publics, ou encore l’industrie. » En étudiant les parcours professionnels de malades atteints de cancers du sang, les chercheurs du Giscop 84 ont mis en évidence la forte exposition des travailleuses du nettoyage aux cancérogènes.
Les carrières des femmes sont aussi plus fragmentées, entre interruptions, temps partiels, heures non déclarées et travail informel. « Il leur est plus difficile de répondre aux critères du système de reconnaissance, qui requièrent souvent des durées minimales d’exposition », continue Moritz Hunsmann.
Quant au cancer du sein, le plus fréquent chez les femmes, il est très rarement reconnu en maladie professionnelle, malgré les données scientifiques. Le travail de nuit, les rayonnements ionisants et certains produits chimiques sont pourtant des facteurs de risque avérés.

