Les cancers professionnels des travailleuses du nettoyage sortent de l’ombre

Les risques cancérogènes dans les activités de nettoyage restent largement invisibilisés. Mais dans le Vaucluse, chercheurs et professionnels de la prévention se mobilisent pour la reconnaissance des cancers professionnels chez les travailleuses victimes.

Publié le 7 janvier 2026 à 14h01 Lecture 7
Nettoyage dans un hôpital par une femme
L'activité de nettoyage expose les agents à des cancérogènes contenus dans les produits d'entretien et de désinfection. © Adobe Stock

« Sous les poussières, le cancer ». C’est le titre d’un colloque sur les risques cancérogènes dans les activités de nettoyage et des services à la personne, organisé les 11 et 12 décembre derniers à Avignon par le Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle et environnementale dans le Vaucluse (Giscope 84). Cette rencontre inédite a été pensée par les organisateurs comme un espace d’échanges et de formation entre chercheurs, professionnels de la prévention, syndicalistes, mais aussi travailleuses victimes, accompagnées par le Giscope dans leur procédure de reconnaissance.

Cinq femmes ayant toutes été exposées à des produits cancérogènes au cours de leur activité professionnelle de nettoyage, Monique, Paule, Yasmina, Sybille et Leila, ont pris la parole lors de ce colloque pour témoigner des difficultés à faire reconnaître l’origine professionnelle de leur cancer du sang ou hémopathie maligne, en dépit des données scientifiques. Un témoignage militant, et féministe, à l’heure où les cancers professionnels sont largement invisibilisés, plus encore pour les femmes que pour les hommes.

Sous-reconnaissance massive chez les travailleuses

Santé publique France évalue la part des cancers d’origine professionnelle entre 4 et 8,5 % de l’ensemble des cas de cancers recensés chaque année en France, soit entre 16 000 et 34 000 cas. Moins de 1 800 cas de cancers professionnels, dont 80 % sont liés à l’amiante, sont reconnus. « Près de 97 % des cancers professionnels restent invisibles », souligne Judith Wolf, sociologue et co-directrice du Giscope 84. « Et seuls 2,6 % des cancers professionnels reconnus concernent des femmes, qui sont ainsi les premières victimes de cette sous-reconnaissance », poursuit-elle.

Les expositions professionnelles des femmes, notamment aux risques chimiques comme dans le nettoyage, restent peu prises en compte. Et c’est en constatant que plusieurs femmes atteintes de cancers hématologiques ont exercé une activité de nettoyage que le Giscope 84 s’est interrogé sur les risques cancérogènes associés à ces métiers, exercés à 80 % par des femmes. Les chercheurs de ce collectif mènent depuis 2018 des enquêtes auprès de patients souffrant d’hémopathies malignes, soignées dans les hôpitaux du Vaucluse, avec l’objectif de repérer les possibles expositions professionnelles en cause et d’améliorer la prévention.

« Une partie importante des femmes traitées pour un cancer hématologique ont exercé une activité professionnelle de nettoyage. Au départ, nous pensions même que nous ne pourrions rien en déduire, en l’absence d’identification de risques cancérogènes », raconte Moritz Hunsmann, sociologue et co-directeur du Giscope. Le collectif d’expertises a cependant repris ses réflexions et analyses, notamment à la lumière des dernières données sur le formaldéhyde. « Nous étions sur le point de reproduire involontairement l’invisibilisation des risques chez ces travailleuses », remarque le sociologue.

Exposition avérée aux cancérogènes

Les toxicologues travaillant avec le Giscope ont alors collecté et analysé les fiches de données de sécurité des produits utilisés pour le nettoyage. Plusieurs cancérogènes ont été identifiés, comme le formaldéhyde et les produits libérateurs de formaldéhyde. En 2023, un avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a préconisé la création d’un tableau de maladie professionnelle pour les leucémies myéloïdes en lien avec l’exposition au formaldéhyde. « L’utilisation du formaldéhyde n’est pas interdite, mais encadrée. Elle reste autorisée dans la composition de certains désinfectants », rappelle Gilles Maccanti, toxicologue à l’Association interentreprises pour la santé au travail du Vaucluse (AIST 84).

D’autres composants chimiques cancérogènes ont été repérés : un conservateur, un dégraissant et un solvant (dichlorométhane), deux détachants (éthylbenzène et acide NTA), un décapant (acides minéraux), un produit de stérilisation (oxyde d’éthylène), mais aussi des produits en poudre contenant de la silice, susceptible de provoquer une silicose et des cancers pulmonaires.

Les produits de nettoyage contiennent par ailleurs de nombreux perturbateurs endocriniens, reconnus comme étant responsables de cancers dits « hormono-dépendants ». Enfin, l’utilisation d’outils comme les monobrosses, utilisés par exemple pour nettoyer des dalles amiantées, peut entraîner l’inhalation d’amiante.

Facteurs aggravants

« Les fiches de données de sécurité de ces produits, rédigées par les fabricants et fournisseurs, sont limitées. Et elles ne prennent pas en compte les effets combinés de ces différentes substances, alerte le toxicologue. De plus, les utilisations successives de dégraissants, désinfectants et détartrants peuvent générer des réactions chimiques inconnues. »

Autre facteur aggravant : les travailleurs et travailleuses du nettoyage ont souvent une posture de travail penchée vers l’avant pour exercer leur activité, ce qui augmente leur exposition respiratoire. Et cela sans protection adéquate, le plus souvent dans un milieu clos, exigu et mal ventilé. La présence de molécules irritantes et allergisantes, dans les colorants et parfums, agresse l’épiderme et les muqueuses, ce qui favorise la pénétration des toxiques dans l’organisme.

Cumul des risques

Dans un rapport alarmant publié mi-novembre sur la dégradation de la santé des travailleurs et travailleuses du nettoyage, qui cumulent efforts physiques, précarité, horaires décalés, expositions à des produits chimiques et agents biologiques, l’Anses recommande notamment la substitution des produits dangereux, l’aménagement des locaux et une formation adaptée des agents. « La vigilance face au risque chimique doit être renforcée dans le secteur », ajoute Gilles Maccanti.

Souleymane Soumarou, salarié du nettoyage et membre du collectif nettoyage parisien CGT, rappelle que les agents et agentes du nettoyage sont le plus souvent isolés, sans formation et sans information sur les risques auxquels ils sont exposés. « Ce collectif a été créé pour sensibiliser les salariés afin qu’ils puissent se protéger. Nous faisons appel à des spécialistes pour nous expliquer les risques liés aux produits », explique-t-il. Souleymane Soumarou précise que les visites des professionnels des services de prévention et de santé au travail sont inexistantes, en raison des horaires atypiques imposés aux travailleurs du nettoyage. « En 36 ans d’activité professionnelle, je n’ai jamais vu un médecin du travail ou un préventeur », ajoute-t-il.

Le service de santé au travail AIST 84 a inscrit dans ses objectifs l’amélioration de la prévention dans le secteur du nettoyage et de l’aide à domicile. « Mais nous avons des difficultés à aller sur le terrain, à récupérer les fiches de données de sécurité auprès des entreprises. C’est un vrai problème, les entreprises ne jouent pas le jeu », constate Gilles Maccanti, toxicologue dans ce service.

Près de 2 millions de personnes concernées

Entre 1,8 million et 2,1 millions de personnes occupent des emplois de nettoyage, soit 7 à 8 % de l’ensemble des salariés, d’après les calculs de François-Xavier Devetter, professeur de sciences économiques à l’Université de Lille. Ces personnes peuvent travailler au domicile de particuliers (auxiliaires de vie, aides à domicile, employés de maison…), pour le secteur hospitalier (agents de service hospitaliers), les établissements scolaires, mais aussi pour le secteur privé et des entreprises prestataires de propreté.

La population est majoritairement féminine, avec une forte présence de travailleuses immigrées ou d’origine étrangère. Les rémunérations sont faibles, la pénibilité est importante, et ces métiers pourtant essentiels sont marqués par une forme de précarité (CDD, situations de multi-employeurs, faible ancienneté…). D’après le rapport de l’Anses sur le secteur, l’état de santé déclaré apparaît plus mauvais que la moyenne des salariés. Cet état de santé dégradé engendre un risque accru de perte d’emploi et de licenciement pour inaptitude.