« Le suicide au travail n’est pas l’histoire d’une personne trop fragile, c’est toujours une affaire d’institution, de conditions de travail, de reconnaissance ou d’absence de reconnaissance, de possibilité de parole », souligne Emilie Sauvaget, docteure en psychologie et coordinatrice Prévention du suicide au sein du groupe hospitalier Littoral Atlantique.
C’est à l’occasion d’un webinaire organisé le 5 février dernier par la CoP-SMT (Communauté de pratique internationale santé mentale et travail), une communauté d’échanges initiée par la fédération Santé mentale France et l’Université de Québec, que cette psychologue a présenté le nouveau site de prévention des suicides Les Ulysses. Ce programme a été initié et mis en œuvre par les cinq intercoordinations Prévention suicide de Poitou-Charentes, avec l’appui du programme Papageno au niveau national. L’effet Papageno est la reconnaissance de l’importance, en matière de prévention, des récits de rétablissement de personnes qui ont traversé des crises suicidaires.
Liens entre suicide et travail
Claire Le Roy Hatala, sociologue intervenante en santé mentale et travail et animatrice pour la CoP-SMT, rappelle que l’environnement de travail joue à la fois un rôle protecteur pour la santé mentale, par les liens qu’il permet de nourrir, mais qu’il est aussi potentiellement un facteur de risque majeur lorsqu’une personne est exposée à des violences, à du stress, à des risques psychosociaux. « L’influence des situations professionnelles sur le risque suicidaire a été démontrée, même si les causes sont souvent multiples », précise-t-elle.
Une étude publiée en décembre 2024 par Santé publique France sur les pensées suicidaires et tentatives de suicide chez les personnes en activité montre que les causes professionnelles sont déterminantes. Chez les hommes, les raisons professionnelles sont les plus fréquemment citées (entre 41 et 46 % des cas) tandis que chez les femmes, viennent en tête les raisons familiales, suivies des raisons professionnelles pour environ un tiers d’entre elles. « Les travailleurs exposés aux risques psychosociaux déclarent deux fois plus souvent des pensées suicidaires que la moyenne des salariés », ajoute Claire Le Roy Hatala.
Récits de vie
« Comment parler du suicide en l’entreprise et surtout comment le prévenir sans l’individualiser ni le psychologiser à outrance ? » Une question posée par Emilie Sauvaget en préambule de sa présentation du programme Les Ulysses. « Il s’agit d’un programme fondé sur une conviction simple et exigeante. La parole quand elle est accompagnée, reconnue et transmise dans un cadre sécurisé, peut devenir une ressource de prévention », explique-t-elle.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la France faisait partie, en 2019, des pays européens ayant les taux les plus élevés de suicide, avec près de 9 000 décès par suicide, soit trois fois plus que les accidents de la route. « Ce ne sont pas des cas isolés. Ces trajectoires disent quelque chose sur nos organisations, sur nos liens, sur notre façon de travailler ensemble et de faire société », ajoute la psychologue.
Au regard des enjeux de santé publique, il existe une stratégie nationale de prévention des suicides qui repose sur une pluralité de dispositifs. Mais d’après Emilie Sauvaget, une dimension centrale est encore trop souvent oubliée, la prévention narrative : « Il s’agit du besoin d’être entendu, sans minimisation ni dramatisation, afin de transformer son histoire en quelque chose qui a du sens, qui peut être partagée avec d’autres. »
Violence, silence, isolement
Dans le cadre du risque suicidaire au travail, la psychologue identifie trois éléments déterminants, la violence, le silence et l’isolement. Cette violence n’est pas forcément une insulte ou une agression, elle peut être une absence de reconnaissance, le sentiment d’être interchangeable, de ne plus pouvoir effectuer son travail correctement. La violence est relationnelle, dans les interactions avec les collègues, les managers, les usagers, ou organisationnelle, dans la façon dont le travail est prescrit, distribué, contrôlé, évalué.
« Le silence va vraiment rendre cette violence toxique : retenir sa parole pour protéger son emploi, ses collègues, sa famille ou l’institution elle-même, ne pas pouvoir dire sa fatigue, sa peur, son épuisement, par peur d’être disqualifié, fragilisé dans sa carrière, mis à l’écart, voire sanctionné », explique Emilie Sauvaget.
Et quand cette impossibilité de parler s’installe, l’isolement devient en quelque sorte une stratégie de survie, on se replie pour tenir, on évite les échanges par crainte de s’effondrer devant les autres. « Mais au fil du temps, cet isolement relationnel devient un facteur de risque majeur. La personne ne se sent plus reconnue comme sujet vivant au travail », continue-t-elle.
Des espaces de parole indispensables
Pour cette spécialiste, prévenir le suicide au travail, ce n’est pas seulement réduire les violences, mais c’est créer des espaces où ces violences peuvent être dites, entendues et reconnues : « Là où la parole circule, là où l’on peut raconter ce qui s’est passé, là où quelqu’un écoute, le risque diminue. Mais lorsque la parole est empêchée, la violence s’intériorise. Elle s’inscrit dans le corps, dans les conduites, et parfois dans l’idée qu’il n’y a plus d’issue. »
La question du récit est centrale. Sur le site du projet Les Ulysses, plusieurs témoignages illustrent cette possibilité de mise en mot. Ces récits de vie singuliers sont ceux d’agriculteurs, d’étudiants, de soignants, de policiers, d’infirmières, de retraités, des hommes et des femmes de tout âge, issus de différents mondes professionnels. Les témoignages des personnes, retenus par le comité pluridisciplinaire en suivant une méthodologie clinique et éthique, sont présentés sous forme de vidéos ou de planches de bande dessinée.
« Toutes ces personnes ont traversé une crise suicidaire et ont choisi de la raconter, non pas comme une fin, mais comme un point d’inflexion dans leur histoire. Elles ont en commun d’être à distance de leur dernière tentative de suicide depuis plusieurs années et de s’être rétablies », détaille Emile Sauvaget. Ce projet vise à briser le silence, à lutter contre les idées reçues, à porter une parole vivante incarnée.
Savoir expérientiel et prévention
À distance du tournage de la vidéo, un entretien clinique de suivi et un questionnaire sont proposés aux personnes afin de mesurer l’impact de leur témoignage sur leur parcours de rétablissement. L’hypothèse clinique des porteurs de ce projet peut se résumer ainsi : la parole transmise peut avoir un effet protecteur, puisqu’elle reconnaît et valorise le savoir expérientiel comme une ressource de prévention à part entière.
L’enjeu consiste à mettre en évidence des parcours multiples de rétablissement, à insuffler de l’espoir aux personnes qui traversent une période difficile, et à démontrer qu’il existe des ressources très concrètes, comme des soins, des proches, des collègues, des ajustements au travail, des engagements, des gestes minuscules qui, mis bout à bout, permettent de rester vivant.
Pour Emilie Sauvaget, chacun a une place dans cette prévention du suicide au travail, les managers, les collègues, les représentants du personnel, les professionnels de santé au travail. « La parole n’est pas un supplément de confort au travail, elle est une condition de protection psychique. Là où il n’y a pas de parole, la santé mentale se met en danger. Prévenir le suicide au travail, ce n’est pas demander aux individus d’être plus résilients, plus performants, plus stoïques. Mais c’est créer des conditions où une personne qui souffre n’a plus à porter seule cette souffrance, c’est créer des espaces où l’on peut dire, où l’on est entendu. »
Signalant les actions au travail préconisées par le site canadien de prévention des suicides, Claire Le Roy Hatala ajoute qu’il est primordial de favoriser le dialogue et la participation des travailleurs dans la prise des décisions ou des changements organisationnels. « Plus il est possible de s’exprimer sur le travail et plus on est protégé psychiquement », rappelle-t-elle. Un message destiné avant tout aux employeurs.

