Petite enfance : les professionnelles revendiquent la reconnaissance de la pénibilité de leur travail

La campagne « Gestes invisibles », lancée mercredi 3 décembre par un syndicat représentant les professionnelles de la petite enfance, vise à faire reconnaître la pénibilité dans ce secteur ultra-féminisé.

Publié le 4 décembre 2025 à 08h12 Lecture 7
Bébés jouant avec éducatrice en crèche.
Le syndicat national SNPPE lance une campagne pour alerter sur la pénibilité largement invisibilisée des métiers de la petite enfance. © Adobe Stock

« 5 000 tonnes portées dans une carrière ; 1 000 000 d’accroupissements ; 56 000 heures de bruit ; des expositions multiples, des inaptitudes précoces. » En quelques chiffres, le syndicat national des professionnel.les de la petite enfance (SNPPE) interpelle gouvernement et grand public sur les réalités de ces métiers. La campagne s’accompagne d’un livret détaillant l’argumentaire syndical.

Angle mort des négociations à venir

« Lorsque le Premier ministre a annoncé l’ouverture d’une conférence nationale sur les retraites et le travail, nous lui avons écrit début novembre une lettre ouverte pour l’alerter sur un angle mort majeur des discussions : la pénibilité des métiers de la petite enfance », explique Véronique Escames, auxiliaire de puériculture et cosecrétaire générale du SNPPE. « A ce jour, nous n’avons reçu aucune réponse. »

Le syndicat rappelle que les métiers de la petite enfance reposent sur des milliers de gestes répétés et essentiels : portage des enfants, postures contraignantes lors des changes, manipulation de tables, chaises, jouets et autre matériel, travail en position accroupie à hauteur d’enfants… « Ces gestes invisibles sont omniprésents. Ils sont pourtant absents des discussions sur la pénibilité et les fins de carrière », fait valoir le SNPPE.

Exclusion du compte « pénibilité »

Le compte professionnel de prévention (C2P), destiné à compenser les pénibilités en permettant un départ anticipé à la retraite, est réservé aux salariés. Les fonctionnaires, comme les agentes des crèches publiques, en sont de facto exclus. Pour le secteur privé, les seuils retenus reposent le plus souvent sur des contraintes de métiers majoritairement exercés par des hommes. D’après le dernier rapport annuel de l’Assurance maladie-Risques professionnels, les hommes représentent plus de trois quarts des salariés déclarés exposés aux facteurs de risques du C2P.

Plusieurs facteurs fréquents dans les métiers de la petite enfance, comme le port de charges et les postures pénibles, ont été supprimés du C2P. L’exposition au bruit reste certes prise en compte, mais les seuils ne sont pas adaptés au secteur. « L’exposition au bruit en petite enfance n’est pas reconnue comme un facteur de pénibilité. Les normes acoustiques recommandées ne sont que rarement appliquées et les dispositifs de prévention restent quasi inexistants », observe le SNPPE.

Comme le montre une récente enquête de sociologues, réalisée auprès de professionnelles des secteurs d’activité du soin et du lien, dont la petite enfance (voir encadré), ces métiers exercés très majoritairement par les femmes exposent à des contraintes de travail importantes, et invisibilisées.

Usure prématurée et inaptitude

« Les professionnelles de la petite enfance sont très souvent abîmées par leur métier vers l’âge de 50 ans. Nous sommes usées prématurément, beaucoup souffrent de tendinites au niveau des épaules, des genoux, de douleurs importantes de dos », souligne Véronique Escames. Cette auxiliaire de puériculture a vu sa carrière en crèche municipale s’interrompre en raison de problèmes de santé liés à son travail. Souffrant de lombalgies récidivantes, elle a été déclarée inapte à son poste à 52 ans.

« J’ai envisagé de déclarer une maladie professionnelle, malgré l’avis défavorable du médecin agréé par la municipalité. Sans grand espoir de reconnaissance de ma pathologie, j’ai abandonné l’idée », ajoute-t-elle. Si elle a pu retrouver un emploi vacataire de formatrice, Véronique Escames juge très difficile le reclassement dans la fonction publique. « Dans le privé, les collègues sont licenciées pour inaptitude du jour au lendemain, déplore la syndicaliste. C’est une violence inouïe, sans compter la précarité financière dans laquelle elles se retrouvent en attendant leur retraite. Il est compliqué de trouver un travail à plus de 50 ans avec un diplôme d’auxiliaire de puériculture. »

Un plan national de prévention

Outre la reconnaissance des pénibilités, le SNPPE demande le déploiement d’un plan national de prévention des troubles musculosquelettiques (TMS) et des accidents du travail. « L’accueil collectif du jeune enfant est un métier à haute intensité physique, massivement accidentogène et insuffisamment protégé par les dispositifs de prévention actuels » souligne-t-il.

Pour éviter les arrêts brutaux de carrière à la suite d’une inaptitude, le syndicat revendique l’accès à des formations permettant la reconversion des professionnelles. Il plaide par ailleurs pour une augmentation importante du taux d’encadrement par enfant. « Tant que le taux d’encadrement ne sera pas augmenté, nos conditions de travail resteront très difficiles », poursuit Véronique Escames.
Peu valorisés économiquement et socialement, les métiers de la petite enfance n’attirent guère de candidates, d’autant que les conditions de travail sont loin d’être satisfaisantes.

L’enquête consultative « Mon travail le vaut bien ! »

« Mon travail le vaut bien ! ». C’est le titre explicite de l’enquête consultative réalisée auprès de 7 000 « professionnel·les des métiers du soin et du lien aux autres », laquelle met en évidence les contraintes importantes du travail dans ces professions massivement féminisées.
Menée par des chercheurs en sociologie dans le cadre de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) et à la demande de la CGT, cette enquête publiée fin 2024 concerne une quinzaine de professions, aides à domicile, aides-soignantes, infirmières, professeurs des écoles, mais aussi métiers de la petite enfance comme assistantes maternelles et auxiliaires de puériculture.

Dans ces métiers féminisés, les contraintes physiques du travail sont très importantes : port de charge, postures pénibles, bruit, gestes répétitifs… « 67 % des professionnel·les assument des charges physiques alors que ce n’est le cas que de 41 % des personnes en emploi en France », notent les sociologues. Les horaires atypiques, comme travailler tard le soir, tôt le matin ou la nuit, mais aussi les heures d’activité morcelées, sont aussi très fréquents.
Qui plus est, les professionnelles doivent « assumer de très lourdes contraintes émotionnelles » : faire face à la souffrance des autres, se sentir isolé dans son travail, gérer des ordres ou des attentes contradictoires … « 89 % des professionnel·les doivent cacher leurs émotions au travail. Face à la charge de travail, près des trois quarts ont peur de ne pas y arriver, de ne pas avoir le temps de finir une toilette, d’écouter une détresse, de détecter une souffrance. »

Un travail intenable jusqu’à la retraite

Les trois quarts des personnes interrogées déclarent ressentir une dégradation de leur santé du fait du travail. Et 64 % des professionnelles ne se sentent pas capables d’exercer leur métier jusqu’à leur retraite. « Elles parlent toutes de l’usure, de la fatigue accumulée, d’un mal-être au travail, du fait des choix budgétaires de ces dernières décennies, engendrant des baisses d’effectifs, un travail toujours plus pressé et une forte dégradation des conditions de travail », ajoutent les auteurs.

Les résultats de l’enquête montrent une dévalorisation et une invisibilisation des qualifications, des responsabilités, de la complexité du travail ou encore des exigences organisationnelles. Une dévalorisation, tant sociale qu’économique, en raison du fait que ces métiers reposeraient sur des « compétences jugées naturelles » chez les femmes.