Suicides : une étude pointe le poids des risques psychosociaux au travail

Une étude française, dont les résultats ont été dévoilés fin septembre, montre une association significative entre suicides et facteurs psychosociaux au travail. L’amélioration de la prévention des RPS pourrait permettre d’éviter de tels drames.

Publié le 8 octobre 2025 à 09h10 Lecture 4
Infirmière triste assise dans un couloir lumineux.
Les expositions aux risques psychosociaux au travail sont encore plus élevées chez les femmes que chez les hommes. © Adobe Stock

Les résultats du projet de recherche StressJem, dont l’objectif est d’explorer les associations entre facteurs psychosociaux au travail et mortalité dans la population active en France, ont été présentés lors de la journée scientifique organisée le 30 septembre par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) et les services statistiques du ministère en charge du travail (Dares).

L’épidémiologiste Isabelle Niedhammer, directrice de recherche de l’Inserm pour l’institut de recherche en santé, environnement et travail (Irset) de Rennes, a précisé que ces résultats concernent la mortalité par suicide. « Si de nombreuses études ont montré l’importance des facteurs psychosociaux au travail dans la survenue de dépressions, les recherches sur la mortalité sont rares », a-t-elle souligné.

Une précédente étude de la chercheuse a montré que les expositions aux RPS au travail sont associées à des idées suicidaires, notamment le harcèlement. D’après cette enquête, les idées suicidaires concernent 3,5 % des salariés, hommes et femmes confondus.

Croisement de données

Pour mener à bien leur étude, Isabelle Niedhammer et ses collègues ont apparié différentes bases de données nationales existantes : données d’exposition aux risques professionnels de l’enquête Sumer, données relatives aux carrières professionnelles du panel DADS, données de mortalité du centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc) de l’Inserm…

L’échantillon suivi porte sur près de 1,5 million de personnes – 798 547 hommes et 697 785 femmes – pour lesquelles les chercheurs disposent à la fois de l’historique d’emploi et de la mortalité sur la période 1976–2002.

Les facteurs psychosociaux ont été évalués à l’aide du modèle de Karasek, outil fondamental pour l’évaluation des risques psychosociaux au travail. Ce modèle montre notamment que le « job strain », une situation de travail tendue, a des effets délétères sur la santé. Le job strain est souvent assimilé au stress au travail, mais il s’agit plutôt d’un déséquilibre entre de fortes exigences de travail (quantité de travail, intensité, demande psychologique…) et un manque d’autonomie au travail.

Les femmes en première ligne

Parmi les 1,5 million de personnes suivies sur la période, les chercheurs ont identifié 1 596 suicides chez les hommes et un peu de moins de 400 suicides chez les femmes. Les suicides sont habituellement plus fréquents chez les hommes que chez les femmes, mais le nombre de suicides en lien avec le travail serait plus important chez les femmes que chez les hommes. « En matière de fractions attribuables, c’est près de deux fois plus de suicide chez les femmes que chez les hommes », a précisé Isabelle Niedhammer.

En utilisant des méthodes statistiques reconnues, les chercheurs ont en effet calculé que les fractions de suicide attribuables au job strain sont de 9,13 % chez les femmes et de 5,29 % chez les hommes. « Si 10 % des suicides sont liés au job strain chez les femmes, cela signifie qu’un suicide sur dix pourrait être évité en l’absence d’expositions à ces facteurs psychosociaux », a continué la chercheuse.

S’agissant de l’iso-strain, c’est-à-dire le job strain combiné à un isolement de la personne, les fractions de suicide attribuables sont de 5,91 % pour les femmes et 3,56 % pour les hommes. « Ces différences peuvent s’expliquer par une prévalence d’exposition plus élevée pour les femmes que pour les hommes ». Les études montrent en effet que les expositions aux RPS sont toujours plus fortes chez les femmes.

Un quart des dépressions en lien avec le travail

La dépression est un facteur de risque majeur des suicides. « Le chemin causal entre facteurs psychosociaux au travail et suicide pourrait passer par la dépression », a poursuivi l’épidémiologiste.

Isabelle Niedhammer travaille de longue date sur les RPS et leurs effets sur la santé au travail. Avec d’autres collègues spécialisés en santé au travail et en épidémiologie, elle a publié en 2023 un rapport qui estime le nombre de dépressions en lien avec le travail dans 28 pays européens. D’après ce document, 26 % de ces pathologies seraient attribuables aux expositions psychosociales.
Un fardeau particulièrement élevé, qui montre l’urgence de s’attaquer à la souffrance au travail, bien souvent oubliée dans les discours sur la santé mentale.