Maladies professionnelles : les femmes doublement pénalisées

Les tableaux de maladies professionnelles ont été construits sur des critères d’activité principalement masculins. Résultat : les travailleuses peinent à faire reconnaître les atteintes à leur santé liées au travail.

Publié le 29 janvier 2026 à 16h01 Lecture 5
Agent d'entretien avec chariot de nettoyage.
Alors que les dermatoses professionnelles touchent plus souvent les femmes, elles ont plus de mal que les hommes à obtenir une réparation. © Adobe Stock

« Les tableaux de maladie professionnelle, aussi restrictifs qu’ils soient, concernent majoritairement les pathologies contractées par les hommes. Le droit reste construit sur des standards masculins. » Lise Kayser, sociologue doctorante au Centre nantais de sociologie de l’université de Nantes, a ainsi commenté les résultats de ses recherches au cours du colloque organisé en décembre 2025 à Avignon par le Giscope 84 (Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle et environnementale dans le Vaucluse).

Standards masculins

La chercheuse souligne que les femmes remplissent plus difficilement les critères exigés pour prétendre à une reconnaissance. Les pathologies indemnisées sont plutôt masculines, en raison notamment de l’invisibilisation dans les recherches épidémiologiques de celles affectant les femmes. Les travaux listés dans les tableaux concernent moins les secteurs d’activité féminisés. Et s’agissant du critère de la durée d’exposition, celui-ci est moins souvent atteint par les femmes en raison de leur parcours d’emploi fragmenté et à temps partiel.

Or, la reconnaissance des maladies professionnelles repose principalement sur ce système de tableaux. Si une personne remplit l’ensemble des conditions définies dans le tableau correspondant à sa maladie, elle peut bénéficier d’une reconnaissance automatique, sans avoir à apporter la preuve du lien entre sa maladie et son activité professionnelle.

Maladies de peau invisibilisées

Pour illustrer la dimension genrée de création des tableaux, Lise Kayser s’est intéressée au cas des dermatoses professionnelles, des maladies de la peau dont la cause résulte des conditions dans lesquelles le travail est exercé. Elle a mené une enquête de plusieurs mois dans un service hospitalier de pathologies professionnelles. Elle note qu’en 2023, 586 maladies professionnelles avec syndromes cutanés (hors cancers) ont été reconnues au niveau national, des reconnaissances qui concernaient des hommes dans 56 % des cas.

« Pourtant, les dermatoses professionnelles concernent surtout les activités féminisées. Mais les hommes voient davantage leur dermatose reconnue comme maladie professionnelle », constate-t-elle. Ces maladies cutanées sont effectivement plus répandues lors des activités nécessitant un grand nombre de lavages de mains, la manipulation de produits irritants et le contact avec des substances allergènes. Les secteurs les plus touchés sont le nettoyage, la coiffure, l’esthétique, la santé, le bâtiment et l’industrie manufacturière.

« Les affections liées au ciment, dont la gale du ciment, ont été intégrées dans les tableaux en 1936 au terme d’une lutte sectorielle par le syndicat des cimentiers de la Seine, rappelle-t-elle. Les maladies professionnelles féminines ont fait leur entrée dans les tableaux beaucoup plus tardivement. » Par exemple, ce n’est qu’en 1997 que le tableau n°95 entre dans le droit pour permettre la reconnaissance des allergies au latex contenu dans les gants, lesquelles concernent principalement les travailleuses de la santé et du nettoyage.

Usure banalisée par les médecins

Autre raison pour expliquer le défaut de reconnaissances des dermatoses professionnelles chez les travailleuses : les médecins anticipent les décisions de la caisse en ne rédigeant des certificats médicaux initiaux (CMI) qu’à partir du moment où ils estiment que la pathologie correspond à un tableau.
Et il est difficile pour les femmes de correspondre aux critères des tableaux de maladie professionnelle. « Sans reconnaissance institutionnelle, l’usure est d’autant plus passée sous silence, banalisée et invisibilisée. Rien de plus « normal » qu’avoir les mains abîmées par le travail », poursuit Lise Kayser.

Comme le rappellent les chercheuses Delphine Serre et Rachel Silvera dans l’introduction du dossier consacré « au genre des pénibilités au travail » de la revue Travail, genre et sociétés, la pénibilité du travail associée aux emplois traditionnellement féminins est restée pendant des années un angle mort. « La législation continue d’être aveugle au genre, comme l’a montré, par exemple, la réforme des retraites de 2023, critiquée parce qu’elle prenait peu en compte la pénibilité des métiers, notamment les plus féminisés », soulignent-elles.

Dans ce même numéro, la professeure de sociologie Delphine Serre souligne que les femmes ont une probabilité plus faible que les hommes de faire reconnaître par la Sécurité sociale leur maladie ou accident professionnels. Et quand elles vont en justice pour contester les décisions de la Sécurité sociale, elles obtiennent moins facilement gain de cause que les hommes.

Le cas des cancers professionnels

La reconnaissance des cancers professionnels est massive, mais elle l’est encore plus pour les femmes que pour les hommes. « Seuls 2,6 % des cancers professionnels reconnus concernent des femmes, qui sont ainsi les premières victimes de cette sous-reconnaissance », souligne de son côté Judith Wolf, sociologue et co-directrice du Giscope 84.

Les cancers professionnels des femmes restent très largement invisibilisés, comme en témoigne l’étude des chercheurs du Giscope auprès des travailleuses du nettoyage atteintes de cancer du sang. Outre l’absence de tableau dédié, les temps partiels, les carrières fragmentées, le travail isolé empêchant le recueil de témoignages auprès de collègues, les activités non déclarées sont autant d’obstacles à la reconnaissance chez ces travailleuses malades.
« Les femmes incitent souvent leur mari à faire une déclaration en maladie professionnelle, mais l’inverse n’est pas vrai, constate Judith Wolf. Elles sentent souvent moins légitimes que les hommes à demander réparation. »