Comment expliquer l’explosion des votes à l’extrême droite sans prendre en compte ce qui se passe réellement au travail, lequel reste au centre de la vie de nombre de citoyennes et citoyens ? Les conditions de travail déterminent-elles aussi les choix électoraux ? La démocratie sociale ne passe-t-elle pas nécessairement par la démocratie du travail, comme le soulignent les auteurs du récent « Manifeste pour une démocratie du travail » ?
« Les enquêtes électorales ignorent le vécu au travail. Les enquêtes sur le travail ignorent le vote », soulignent les professeurs Yann Algan, Antonin Bergeaud et l’étudiant Camille Frouard, signataires d’une étude d’HEC Paris publiée ce 9 mars. Basée sur une enquête réalisée auprès de 3 909 salariés, cette étude montre que les variables socio-économiques classiques — revenus, catégorie socioprofessionnelle ou niveau d’études — expliquent moins les préférences politiques que la qualité du lien social dans l’entreprise.
Sentiment d’isolement pour les électeurs RN
Alors que nombre d’observateurs prédisent de nouveau une explosion des votes en faveur du Rassemblement national (RN) lors des prochaines élections, les trois économistes se sont notamment intéressés au vécu au travail de celles et ceux qui choisissent de voter pour l’extrême droite. L’un de leurs principaux constats est que le salarié proche du RN se défie fortement de ses collègues et souffre d’un fort isolement relationnel dans le cadre de son travail.
« L’électeur du RN est le seul dont la confiance dans ses propres collègues est négative. Suggestions non écoutées, faible sentiment d’appartenance à l’équipe, entraide en berne… » D’après les auteurs, les salariés qui choisissent de voter à l’extrême droite ne constituent pas pour autant un bloc homogène. « Le RN est une coalition culturelle, pas un bloc économique, uni par ce qu’il rejette, divisé par ce qu’il vit au travail », estiment-ils. Mais ce qui unit aussi tous ces salariés, qu’ils soient ouvriers, employés ou cadres, c’est le rejet de l’immigration.
Ces économistes rappellent que le RN reste plus fortement implanté chez les ouvriers (35 %) et employés (25 %) que chez les cadres. Mais avec 14 % de cadres sympathisants du RN, et 17 % au niveau de la droite radicale, cette mouvance s’impose comme l’une des premières forces politiques dans cette catégorie socioprofessionnelle.
L’inquiétude des électeurs de la gauche radicale
Ce sont les salariés proches de la gauche radicale, en l’occurrence La France insoumise (LFI) pour les auteurs de l’étude, qui sont les plus inquiets au regard des transformations du travail : perte d’emploi, délocalisation, sous-traitance, intelligence artificielle…
« L’électeur LFI travaille dans un collectif : bonne entraide entre collègues, solidarité d’équipe, fort sentiment d’utilité. Sa défiance vise la direction et l’institution entreprise dans son ensemble, pas les personnes qui l’entourent », continuent-ils. Le salarié sympathisant LFI attendrait du travail qu’il change le monde et reste très attaché à l’utilité sociale et l’équité : « L’écart entre ces attentes élevées et la réalité nourrit alors sa déception. »
En somme, une colère commune pour les sympathisants LFI et les sympathisants RN, mais deux vécus très différents du rapport au travail. Les auteurs relèvent, par exemple, que le télétravail est plébiscité chez le salarié proche de la gauche radicale et en quête d’autonomie, alors qu’il est rejeté chez le salarié sympathisant RN qui souffre déjà de solitude au travail.
Les abstentionnistes : ni colère, ni espoir
Un tiers des salariés interrogés dans cette enquête se déclarent sans préférence politique. « Dans leur expérience de vie au travail, ils sont très similaires aux salariés proches du RN : très isolés dans les relations de travail, faible sentiment de reconnaissance. Mais la réaction émotionnelle à cette situation est très différente. Pas de colère, pas d’espoir : l’atonie », analysent les auteurs.
Ce « retrait émotionnel au travail » entraine une absence de vote aux élections pour la majorité d’entre eux. Ces « non affiliés » auraient cessé d’attendre du travail comme de la politique : l’atonie professionnelle précèderait ainsi l’atonie civique. « La solitude et l’absence de reconnaissance au travail sont un enjeu démocratique, et pas uniquement un enjeu RH ! », souligne l’étude de HEC Paris.
Le travail répétitif et appauvri en cause
Dans une étude parue en 2024 intitulée « Le bras long du travail », l’économiste Thomas Coutrot, chercheur associé à l’Ires (Institut de recherches économiques et sociales) a montré que l’absence d’autonomie au travail renforce nettement l’abstention aux élections. Il rappelle que plusieurs travaux en sciences sociales ont mis en évidence qu’un travail répétitif et appauvri est associé à l’abstention électorale.
Les salariés ayant la possibilité de s’exprimer sur leur travail votent plus en faveur des candidats de centre ou de gauche. A contrario, les horaires atypiques et la pénibilité physique sont associés au vote RN. Pour Thomas Coutrot, les politiques publiques visant à améliorer « le pouvoir d’agir » des salariés pourraient ainsi améliorer la santé démocratique.
Les conditions de travail, et surtout la capacité à agir sur son travail, pèsent à l’évidence sur les comportements électoraux des salariés. Mais la centralité du travail pourrait être une nouvelle fois oubliée dans les analyses qui ne manqueront pas d’être faites après les élections.

