Que sont les Ateliers Travail & Démocratie et pourquoi publier aujourd’hui ce manifeste ?
Damien Cru : Ces ateliers, fondés en 2019, regroupent des syndicalistes, des chercheurs, des intervenants en santé au travail, et toute personne intéressée par le travail. La question du travail est cruciale pour la société, pour les travailleurs, pour l’écologie, pour la démocratie… Nous nous sommes retrouvés pour échanger sur la prise en compte des dimensions du travail par les pouvoirs politiques au sens large, dont les organisations syndicales. Nous nous intéressons à l’activité des hommes et des femmes, au contenu du travail, à la rémunération, et surtout à l’investissement subjectif. L’activité dépasse bien sûr la simple question du résultat ou de la productivité.
Le manifeste s’adresse notamment aux syndicalistes. Les participants aux ateliers viennent de disciplines différentes, ils ont leurs propres expériences. L’idée du manifeste était de trouver un accord entre nous, une sorte de compromis. Et c’est une bonne chose aujourd’hui de se mettre d’accord, de ne pas chercher les clivages. Il a certes fallu beaucoup discuter, chacun avec ses mots-clés, ses références, ses expériences professionnelles, ses travaux de recherche.
Qu’entendez-vous par « une démocratie du travail » ?
D. C. : Cette démocratie que nous voulons ne va pas de soi, elle n’est pas forcément donnée, ne serait-ce que par les démarches participatives. Pour nous, il est crucial de prendre en compte l’activité de travail. Mais encore faut-il que cette activité puisse être énoncée et révélée. Un grand apport de l’ergonomie est d’avoir montré la différence entre l’activité de travail prescrite et l’activité réelle. Un apport non moins important de ma discipline est d’avoir mis en lumière que les travailleurs que nous sommes ont du mal à dire ce que nous faisons réellement au travail.
Les terrains où exercer la démocratie ne manquent pas, on le voit avec les élections municipales et leurs enjeux. Pour autant, nous pensons que le travail est au centre de la vie de chacun. Si une personne au travail n’est pas respectée, si l’on ne tient pas compte de son expertise et de ses compétences, de son intelligence, de son expérience, c’est toute sa vie qui se rétrécit. À ce sujet, une étude de Thomas Coutrot montre que plus les électeurs sont contraints dans leur travail, plus leurs votes sont à droite.
La démocratie sociale passe-t-elle nécessairement par la démocratie au travail ?
D. C. : Pour nous, c’est une évidence. Mais la démocratie du travail reste une grande absente du débat politique. C’est la raison pour laquelle nous interpellons par ce manifeste les hommes et les femmes au travail, les organisations syndicales, les politiques, les chercheurs. Sans négliger que le rapport au travail peut être difficile pour tout un chacun — certains refusent même le travail. Nous ne sommes pas dupes, nous ne fétichisons pas le travail.
Vous évoquez dans votre ouvrage les accidents du travail, les maladies professionnelles, la perte de sens du travail. La démocratie du travail est-elle une condition sine qua non pour améliorer la santé au travail ?
D. C. : Tout à fait. Sans amélioration de la démocratie au travail, les problèmes de santé au travail, et pas seulement les questions de santé mentale, risquent de ne pas être résolus. Pour faire de la prévention, il faut en chercher les causes sous-jacentes, qui relèvent des relations de travail, de la place et du rapport au travail de chacun. Cela nécessite de parler du travail, de tenir compte de la façon dont on s’y prend, de l’intelligence qu’on y met, parfois en allant contre les consignes. La prévention est aujourd’hui conçue par des spécialistes : ingénieurs, juristes, médecins, responsables syndicaux. Les travailleurs ont peut-être aussi d’autres idées et d’autres pratiques, notamment dans les métiers où il existe des pratiques informelles de sécurité. Il existe sans doute une possibilité de rencontre et de débat entre ces deux démarches de prévention, celle élaborée par des préventeurs qualifiés, nécessaire, et celle qui viendrait du terrain.
Pendant la période Covid, un certain nombre de travailleurs ont retrouvé le sens de leur métier, en s’affranchissant de prescriptions parfois quelque peu ridicules. Tout cela s’est très vite refermé, avec le retour de la lourdeur des modes de gestion, de la bureaucratie, de la culture des résultats, des indicateurs abstraits qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’activité de travail… Tout ce qui relève du Lean Management dans le secteur privé ou du New Public Management dans l’administration. Ce qui prime pour les entreprises, ce sont les résultats et la tenue des délais. Une recherche que j’ai menée montre que, lorsque l’entreprise tient compte du travail réel, cela améliore la santé, la reconnaissance et le partage des compétences — un gain de plaisir au travail inestimable.
La démocratie au travail devrait faciliter la mise en visibilité des intelligences individuelles et collectives, des trouvailles de l’activité réellement mises en œuvre pour réaliser le travail. Une bonne partie de notre manifeste insiste sur l’enquête ouvrière, l’enquête-action sur le travail réel. Il s’agit de comprendre ce qui se passe dans tel ou tel service, d’interroger les travailleurs et travailleuses sur comment ils s’y prennent, ce qu’ils pensent du travail. Il ne faut pas attendre un accident ou un événement pour mener de telles enquêtes.
Votre ouvrage cite des initiatives démocratiques du travail, souvent éphémères. Vous considérez qu’il faudrait légiférer pour cette démocratie du travail. Quelles pourraient être les pistes ?
D. C. : Avec l’augmentation de l’intensité du travail, il n’existe plus d’espace de délibération entre les travailleurs. Certes, ils et elles sont consultés, par l’intermédiaire des représentants du personnel. Mais les représentants au comité social et économique (CSE) sont submergés par le nombre de tâches et la multiplicité des compétences à acquérir. Ces consultations sont importantes, même si elles peuvent laisser de côté des travailleurs et travailleuses. Il faudrait arriver à conjuguer les négociations sociales, le dialogue social, comme on dit aujourd’hui, et une vraie démocratie dans les ateliers, les services, les différents établissements, afin de permettre à l’ensemble des salariés d’élaborer des solutions à partir de leurs expériences.
Si nous n’avons pas une proposition politique qui porte ce mouvement, il y a peu de chances que cela débouche de manière significative. Nous préconisons de réfléchir à une réforme importante dans le Code du travail afin de garantir une délibération, voire une décision des salariés sur leur propre travail. Cela passerait par l’élection de représentants du travail réel. L’idée est d’avoir des élections de représentants du travail réel, des travailleurs qui puissent parler de leur propre travail et animer des équipes pour aider chacun à prendre en compte la réalité de son activité.
Ce sont nos pistes, mais nous devons bien sûr en discuter avec les organisations syndicales, que nous avons invitées le 31 janvier prochain pour une première présentation du manifeste.

