La santé au travail des femmes se dégrade en France. Les données chiffrées, relevées dans le rapport d’information du Sénat « Santé des femmes au travail : des maux invisibles », sont éloquentes : 60 % des personnes atteintes de troubles musculosquelettiques (TMS) sont des femmes, les signalements de souffrance psychique sont 3 fois plus nombreux chez les femmes, 20 % des femmes ont subi au moins un fait de violence (agression, harcèlement, violences sexistes et sexuelles) dans le cadre du travail au cours de l’année.
Dans une photographique statistique de la sinistralité selon le sexe, l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) souligne « la nette progression des accidents de travail pour les femmes (+ 41,6 %) » depuis 2001, alors que les AT ont diminué chez les hommes. La progression des maladies professionnelles au cours des deux dernières décennies est deux fois plus rapide pour les femmes que pour les hommes.
Invisibilisation de la santé au travail des femmes
L’Agence régionale des conditions de travail (Aract) en Nouvelle-Aquitaine a lancé une enquête pour tenter de comprendre les raisons de cette dégradation. Les résultats de l’étude Elsa ont été présentés le 29 octobre dernier au cours d’un évènement en ligne.
« Nous avons souhaité comprendre les causes structurelles, organisationnelles, ou autres, de cette dégradation de la santé des femmes actives sur notre territoire », explique Sandrine Blanché, psychologue du travail et ergonome à l’Aract Nouvelle-Aquitaine. L’objectif est aussi de mettre en place des actions de prévention prenant en compte les spécificités des conditions de travail des femmes. « Dans notre région, nous avons observé dès 2021 des signaux de dégradation de la santé au travail, plus spécifiquement marqués chez les femmes, en particulier sur la souffrance psychologique liée au travail », ajoute Arnaud Barillet, psychosociologue et chargé de mission à l’Aract.
Première étape de l’étude : une analyse des données quantitatives afin d’étayer les premières hypothèses sur les causes de cette dégradation genrée de la santé au travail. « Aucune des bases de données disponibles ne permet d’avoir une lecture de la santé au travail des femmes en Nouvelle-Aquitaine. C’est un constat en soi, une forme d’invisibilisation de la santé des femmes au travail », pointe Sandrine Blanché.
Les auteurs de l’étude sont rapidement passés à la seconde étape, une enquête qualitative par questionnaires et observations. Quatre secteurs d’activité ont été retenus : l’agriculture, le numérique, la culture ainsi que les femmes dirigeantes.
Equipements et outils inadaptés
Dans le secteur agricole, les équipements motorisés et les outils de travail restent inadaptés aux morphologies féminines. Une augmentation de la pénibilité et des contraintes physiques pour les agricultrices. « Par exemple, les femmes n’ont pas les bras assez longs pour actionner certains dispositifs du tracteur, elles sont obligées de descendre ou de monter du véhicule 50 fois par jour, illustre Sandrine Blanché. L’attelage des remorques leur demande aussi plus d’efforts physiques, avec des risques de générer des hernies inguinales ».
De la même manière, les outils de travail ne sont pas configurés pour la diversité des morphologies. Les pinces à boucler, qui servent à l’identification et au marquage des animaux, sont difficilement utilisables par les femmes en raison de la force qu’elles requièrent. « Et elles ne sont pas adaptées à une main féminine, puisqu’elles sont trop larges pour être manipulées de façon satisfaisante », continue l’ergonome. Le port des seaux à grains est aussi plus pénible pour les femmes en l’absence d’aides à la manutention.
Le poids des stéréotypes de genre
Les stéréotypes de genre perdurent pour les exploitantes agricoles : elles ne seraient pas à leur place dans ces métiers. Soucieuses d’asseoir leur légitimité, les femmes puisent davantage dans leurs ressources physiques et psychiques pour montrer qu’elles sont capables. Un coût pour leur santé. « Elles pensent qu’elles ont besoin d’en faire plus pour être irréprochables », constate Arnaud Barillet.
Des discriminations en lien avec le sexisme compliquent l’accès aux financements. « Les banques sont très frileuses vis-à-vis des populations d’exploitantes agricoles », ajoute-t-il. Nombre d’agricultrices sont dans l’obligation de diversifier leur activité (marché, fabrication de fromages…) pour des raisons économiques, avec à la clé une augmentation des amplitudes horaires et de la charge de travail, sans compter les risques routiers.
Ces observations ont permis aux chargés de mission de l’Aract de proposer des pistes pour améliorer les conditions de travail des femmes : appel à projets pour la conception d’équipements et d’outils inclusifs, prévention de l’usure professionnelle en favorisant la création d’un réseau de soutien et de partage entre agricultrices, élaboration de guides… Ces pistes d’actions ont été soumises au secteur agricole et aux préventeurs de la Mutualité sociale agricole (MSA).
Déclassement professionnel avec la maternité
Dans le secteur du numérique, où le taux de féminisation est de 30 %, les femmes qui ont des enfants sont confrontées à une douloureuse expérience professionnelle, celle d’être très vite reléguées sur des postes peu stratégiques. Elles ont moins de disponibilité pour participer à ce qui fait lien dans les collectifs de travail, comme les after-work. « Et ce sont les femmes qui passent à 80 % pour s’occuper des enfants : le calcul est vite fait dans un couple en raison des inégalités de salaire persistantes entre hommes et femmes », observe Arnaud Barillet.
Ce passage à temps partiel entraine un arrêt net dans la progression de carrière, avec des projets moins intéressants qui demandent moins de déplacements. « L’absence de projets d’ampleur ne permet plus d’argumenter lors des entretiens individuels, contrairement aux collègues masculins qui sont restés à 100 % », poursuit-il. La mixité relative du secteur du numérique n’est qu’apparente : les femmes sont le plus souvent sur des fonctions support alors que les hommes ont accès aux métiers plus valorisés du développement ou du management.
Quand le corps est un outil de travail
La condition féminine dans les activités du secteur culturel, du spectacle et de l’art est aussi spécifique. « Dans ce secteur d’activité, le corps est souvent considéré comme un outil de travail. Cela génère une forme d’anxiété anticipatoire, comment conserver un corps suffisamment plaisant et entretenu le temps d’une carrière », analyse Sandrine Blanché. Les personnes rencontrées sont danseuses, comédiennes ou encore directrices de structures du secteur culturel. « Ce sont des femmes peu suivies par les services de santé au travail, elles ne font pas forcément le lien entre des affections de type troubles musculosquelettiques et la pratique de leur métier », ajoute Arnaud Barillet.
Les métiers du spectacle, de la nuit, de la tournée, posent beaucoup de difficultés aux mères. Lorsqu’elles sont séparées, la garde alternée de leurs enfants leur offre peu de répit : elles ont tendance à surcharger leur rythme de travail les semaines sans enfant. Comme dans le secteur agricole, les modalités de financement sont moins accessibles aux femmes. Un renforcement des inégalités de salaires. « La précarité et l’incertitude liées à l’intermittence pèsent sur les femmes en situation de monoparentalité, pointe l’ergonome. Pour assurer une sécurité économique, ces femmes s’engagent souvent dans des activités multiples, une sollicitation physique et une charge mentale accrue ».
Là encore, quelques pistes d’action ont été partagées avec le secteur : renforcement du suivi par les services interentreprises de prévention et de santé au travail, notamment pour les personnes non salariées, amélioration du dialogue social, formation dans les cursus dédiés au secteur culturel sur l’égalité professionnelle, la qualité de vie et les conditions de travail…
Charge mentale et cognitive décuplée
S’agissant des femmes dirigeantes rencontrées, la question de la légitimité se pose avec force. Les femmes ont tendance à s’investir excessivement dans leurs fonctions de direction, tout en minimisant leurs difficultés par crainte que leurs compétences soient remises en question. Les journées de travail n’ont pas de fin, avec un traitement, par exemple des mails le soir au domicile. « Cette charge mentale et cognitive s’ajoute à la charge liée à la gestion domestique : ce sont à la fois des dirigeantes de leur maison et des dirigeantes de leur entreprise », constate Arnaud Barillet.
Le rapport de cette étude de l’Aract Nouvelle-Aquitaine est en cours de finalisation. Dans le document à paraître, les auteurs devraient aussi détailler, pour chaque secteur d’activité, les stratégies et astuces développées par les femmes pour compenser les difficultés liées au genre. Un partage précieux pour les premières concernées, en attendant que les pistes d’action proposées soient mises en œuvre.

