Entre une présentation au Collège de France et un débat devant la fondation Jean Jaurès fin septembre, les chercheurs ayant contribué à l’ouvrage «Travailler mieux » ont animé le vendredi 19 septembre une journée organisée à Bourg-la-Reine dans les locaux de l’ISST (Institut des sciences sociales du travail). Cet ouvrage fait suite à un état des lieux du travail pour le moins alarmant, le projet « Que sait-on du travail ? » finalisé en 2023. Il s’agit, avec cette nouvelle démarche collective, d’aller au-delà du constat sur les réalités du travail en France.
« Nos propositions ne sont pas hors sol, mais réalistes : elles s’appuient sur des travaux de recherche, des échanges avec les partenaires sociaux, des expériences qui ont fait leurs preuves dans les entreprises et les politiques publiques en France ou à l’étranger », a précisé Christine Erhel, professeure au Cnam et directrice du Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET). La professeure Christine Erhel et Bruno Palier, directeur de recherche au CNRS pour le Centre d’études européennes et de politiques comparées de Sciences Po, ont coordonné cette publication.
Susciter débats et réflexions
« Nous souhaitions sortir de notre tour d’ivoire avec des propositions concrètes, lesquelles ont pour ambition de susciter des réflexions, de contribuer à placer le travail au cœur du débat public », a poursuivi Bruno Palier. Le chercheur a cependant estimé que de grandes organisations patronales, en particulier le Medef, n’ont guère d’intérêt à débattre du travail. « Il est important que les syndicats et les politiques se saisissent de ces questions. Nous leur soumettons nos idées », a-t-il poursuivi.
Des représentants syndicaux de la CGT, de la CFE-CGC, de FO, de la CFDT et de l’Unsa, ont d’ailleurs participé aux échanges de la journée organisée à l’ISST. Ils ont commenté les propositions du collectif de chercheurs, en promettant d’en discuter dans leurs instances nationales.
Les précédents travaux de 60 chercheurs en sciences sociales du travail, qui ont contribué à Que sait-on du travail ?, accessibles sur le site du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques, ont aussi été l’occasion d’organiser des débats avec les acteurs du monde du travail. Le nouveau défi est de taille, puisqu’il s’agit de transformer le travail.
Sortir du malaise du travail
« Les difficultés de travail, la perte de sens, le manque de reconnaissance, les accidents et les maladies professionnelles sont les maux du travail », selon l’introduction de Travailler mieux.
Pour mesurer et améliorer la qualité de l’emploi et du travail, Christine Erhel propose la mise en place d’un observatoire dédié, à l’image des outils développés en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Cet observatoire indépendant, auquel participeraient partenaires sociaux, administrations et chercheurs, permettrait de disposer d’indicateurs réguliers. La chercheuse plaide pour une « flexibilité du travail contrôlée par les salariés », en matière de lieu et d’horaires, ainsi que pour l’instauration d’un salaire vital afin de protéger les travailleurs pauvres (temps partiel imposé, enchainements de CDD courts, intérim…).
Dans le second chapitre, les chercheurs Thomas Coutrot, de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires), et Coralie Perez, de l’Université Paris 1, préconisent d’instaurer un droit d’avoir « son mot à dire sur son travail ». La participation des salariés aux décisions qui les concernent contribue selon les chercheurs à donner du sens au travail. Un élément déterminant pour la démocratie au travail.
D’autres chercheurs avancent des pistes pour améliorer le management vertical, source là encore de perte de sens pour les salariés, mais aussi de pertes financières pour les entreprises. Les enjeux autour de l’intelligence artificielle ou de la transition écologique au travail sont abordés dans d’autres chapitres : création d’observatoires paritaires des usages et des effets de l’IA, mesures permettant d’améliorer la qualité des emplois verts…
Format court et accessible à tous
Un dossier a été mis en ligne sur le site de La Vie des idées, une « coopérative intellectuelle » rattachée au Collège de France, qui présente les vingt propositions élaborées par les chercheuses et les chercheurs engagés dans le projet Travailler mieux.
Les thèmes suivants sont abordés : renforcer la capacité des salariés à exercer une influence sur la définition et l’organisation de leur travail ; améliorer la représentation collective des salariés et renforcer les capacités des syndicats ; limiter les horaires atypiques et fragmentés, les contrats courts ; garantir de meilleures conditions de formation ; œuvrer à un travail soutenable ; réduire les inégalités professionnelles entre les hommes et les femmes.
Chaque proposition est présentée en format court, en suivant le même schéma : problème à résoudre et objectif, proposition en elle-même, modalités de fonctionnement, travaux de recherche et expériences ayant fondé la proposition, conditions de mise en œuvre… « Certaines des propositions demandent un engagement des pouvoirs publics, d’autres sont à la main des partenaires sociaux et du management », a précisé Christine Erhel.
Si les chercheurs sont prêts à débattre de leurs propositions, encore faut-il que les politiques et les partenaires sociaux s’en emparent.

