Jeunes en apprentissage : la face cachée des risques professionnels

En dépit des campagnes des opérateurs publics, les jeunes travailleuses et travailleurs restent surexposés aux accidents du travail, aux substances cancérogènes et reprotoxiques. Chercheurs et acteurs de la prévention se mobilisent pour changer la donne.

Publié le 19 septembre 2025 à 07h09 Lecture 6
Mécanicien ponçant une pièce de voiture.
Les apprentis du secteur de la filière automobile sont fortement exposés à des produits cancérogènes. © Adobe Stock

Le constat est connu des pouvoirs publics, la sinistralité des jeunes travailleuses et travailleurs reste fort préoccupante. La fréquence des accidents du travail est en effet 2,5 fois plus importante chez les moins de 25 ans.

Le manque d’expérience professionnelle et de savoir-faire de prudence, souvent avancé pour éclairer cette forte sinistralité chez les jeunes travailleurs, n’explique pas tout. Une table ronde, organisée lors du colloque « Protéger la santé des jeunes travailleuses et travailleurs » qui s’est tenu les 8 et 9 septembre 2025 au Campus Condorcet à Aubervilliers, a été l’occasion pour les participants de dresser un constat plus nuancé à l’heure où le nombre de jeunes en apprentissage dépasse le million.

Manque de moyens pour l’inspection du travail

« Alors que la protection des jeunes travailleurs constitue la mission historique de l’inspection du travail, nous avons perdu 600 agents de contrôle en une décennie. Avec seulement 1 600 inspecteurs du travail, les effectifs de l’inspection en France sont très insuffisants », a alerté Lucas Dejeux, membre du syndicat CGT-TEFP représentant les inspecteurs du travail. Alors que l’Organisation internationale du travail (OIT) préconise au moins un agent de contrôle pour 10 000 salariés, Lucas Dejeux a souligné que certains de ses collègues inspecteurs couvrent aujourd’hui près de 18 000 salariés.

Le militant syndical a fustigé les dispositions réglementaires de 2015, qui ont affaibli selon lui, la protection des adolescents travailleurs par l’inspection du travail. « Nous sommes passés d’un régime d’autorisation à un régime de dérogation pour les travaux dangereux », a-t-il rappelé. Les employeurs devaient auparavant obtenir l’autorisation de l’inspection pour affecter des jeunes de moins de 18 ans à des travaux dangereux (travail en hauteur, manipulations d’engins de levage…). Désormais, une simple déclaration de l’employeur suffit pour déroger à cette règle. « Et la sous-déclaration est massive », a-t-il précisé.

D’après les derniers chiffres disponibles, 33 jeunes de moins de 25 ans sont décédés sur leur lieu de travail. Au cours des derniers mois de cette année, plusieurs jeunes en apprentissage ont été victimes d’un accident du travail mortel. Le Collectif familles stop à la mort au travail défend des familles endeuillées par ces drames. « Dans notre association, 38 % des victimes avaient moins de 25 ans », a précisé Johanna Bento-Daire, secrétaire générale et cofondatrice de ce collectif.

Impunité des employeurs

Pour la secrétaire générale du collectif, les peines prononcées lorsque l’entreprise est reconnue coupable d’un décès d’un jeune sont loin d’être dissuasives. « Avec une indemnisation de 30 000 euros pour les parents des victimes, un coût financier infime pour de grosses entreprises, nous sommes très loin de l’indemnisation des homicides routiers, a regretté Johanna Bento-Daire. Il semble qu’il ne faille pas taper sur les doigts des employeurs, rarement condamnés à des peines de prison ferme. »

« Pour protéger ces jeunes travailleurs, nos revendications phares sont le contrôle de conformité avant le premier apprentissage dans une entreprise et l’interdiction de tous les travaux dangereux avant l’âge de 18 ans », a ajouté Lucas Dejeux.

Peu de visites en médecine du travail

Les services de prévention et de santé au travail, qui ont aussi pour mission de protéger la santé des jeunes travailleurs, ne sont pas toujours sollicités par les employeurs. « Alors qu’une visite avec un médecin du travail est obligatoire avant le recrutement d’un apprenti mineur, nous avons constaté qu’un certain nombre de jeunes concernés n’ont jamais vu la médecine du travail », a indiqué Anne Marchand, sociologue à l’Université Sorbonne Paris Nord et membre du groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle en Seine-Saint-Denis (Giscop 93).

En outre, les professeurs et formateurs des centres de formation des apprentis (CFA) rencontrent des difficultés à intervenir sur les lieux de travail des jeunes lorsqu’on leur rapporte des conditions de travail particulièrement dangereuses. Les contrats d’apprentissage signés avec les entreprises conditionnant les financements des centres, les directions des CFA ne les encouragent pas à exercer ce contrôle.
Décrocher un stage en apprentissage est loin d’être facile, les enseignants peuvent hésiter à retirer un jeune d’une entreprise, au risque de mettre en péril l’obtention de son diplôme.

Sensibiliser les apprentis à la prévention des cancérogènes professionnels

Outre les accidents du travail, les jeunes apprentis et apprenties, notamment dans les filières coiffure/esthétique, maintenance automobile, bâtiment, métiers de l’agriculture, sont exposés à des substances toxiques dans le cadre de leur travail.

« Un quart des jeunes en apprentissage sont exposés des produits cancérogènes et reprotoxiques », a rappelé Andrea Tadeo Granda, sociologue et membre du Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle en Seine-Saint-Denis (Giscop 93). Avec d’autres de ses collègues, cette chercheuse est engagée dans le projet Prév’Cap’Pairs (Prévenir les expositions professionnelles des apprenti·es par une recherche interventionnelle basée sur la pair-aidance).

La recherche-action Prév’Cap’Pairs, pilotée par l’Université Paris Cité, le Centre de recherche sur les liens sociaux et le Giscop 93, a pour objectif de proposer des actions de sensibilisation destinées aux jeunes apprentis. Une démarche originale : les actions expérimentées s’appuient sur des outils construits avec la communauté pédagogique et les jeunes travailleuses et travailleurs. « Le risque chimique et cancérogène est difficilement appréhendé par les jeunes. Les premiers effets des expositions sont l’eczéma, des lésions cutanées, des allergies », a expliqué la sociologue.

En s’appuyant sur les pairs des apprentis, jeunes travailleurs et professionnels des secteurs d’activité concernés, l’équipe de recherche Prév’Cap’Pairs a pu expérimenter et tester des outils ludiques de sensibilisation dans les CFA des filières beauté (coiffure/esthétique) et maintenance automobile (carrosserie et mécanique). Même si les marges de manœuvre des jeunes travailleurs restent limitées, l’objectif est de développer leur « pouvoir d’agir » pour protéger leur santé.