Education nationale : un rapport dénonce l’invisibilisation du harcèlement moral

Dans son premier « livre noir » consacré au harcèlement des personnels de l’éducation nationale, l’association Helpen entend démontrer la défaillance de l’institution pour protéger ses agents malgré les alertes.

Publié le 2 septembre 2026 à 19h09 Lecture 5
institutrice seule, tête dans les mains, dans une classe
Loin d'être marginal, le harcèlement moral dans l'éducation nationale est une cause importante de la dégradation de la santé des enseignants.  © Adobe Stock

En accès libre depuis le 1er septembre 2026, jour de la dernière rentrée scolaire, le « livre noir » de l’association Helpen est le fruit de deux années d’enquête et d’analyse de 1 014 situations, mais aussi de 2 500 témoignages et signalements reçus. Fondée en 2024 par quelques enseignants, Helpen entend porter le sujet du harcèlement moral entre agents auprès des institutions.

Ce rapport n’a pas l’ambition de démontrer l’existence du harcèlement dans l’éducation nationale ni d’évaluer son incidence. « Il cherche à répondre à une autre question, beaucoup plus dérangeante : pourquoi certaines situations continuent-elles à se dégrader pendant des mois, parfois des années, alors même que des alertes ont été émises et que des procédures existent », souligne Guillaume Delaby, président de l’association, et victime lui-même de harcèlement.

Un exemple tragique tout récent : le suicide de Caroline Grandjean, une directrice d’école qui a mis fin à ses jours après avoir subi un harcèlement homophobe. Son épouse témoigne, dans le livre noir publié par Helpen, du manque de soutien de sa hiérarchie : « Caroline s’est retrouvée piégée. Aucun véritable soutien. Aucune solution. Au contraire, elle avait le sentiment de déranger. La réponse qui lui était apportée semblait être de rester en arrêt maladie, en attendant que cette histoire s’efface d’elle-même. »

Alertes non traitées

D’après Helpen, l’invisibilisation du harcèlement moral relève davantage de dysfonctionnements de l’administration que d’un manque de signalements. Sans en établir un chiffrage précis, l’association rappelle que les alertes prennent diverses formes : courriers, recours, saisines syndicales, consultations médicales, témoignages associatifs, interventions d’élus ou demandes de protection fonctionnelle. Celle-ci impose à l’administration de prévenir les agressions visant un agent ou ses proches, ou de prendre les mesures nécessaires pour y mettre fin.

En détaillant plusieurs cas documentés, l’association montre comment des centaines d’alertes se perdent dans le dédale de l’administration. L’alerte est relayée à plusieurs services, personne ne sait plus où en est-elle, qui en a la charge. Et comme chacun pense que ce n’est pas à lui d’agir, aucune décision n’est prise. « Une alerte n’a de valeur que si elle est entendue, comprise, tracée et traitée », précise le rapport tout en évoquant une situation actuelle de « désintégration administrative » des alertes.

Sans traitement des signalements, la situation perdure, les personnels harcelés sont seuls et vont de plus en plus mal. Dans 91 % des cas analysés par Helpen, les personnes ayant effectué des signalements de harcèlement sont insatisfaites de la réponse de l’administration.

Graves conséquences pour la santé

Sur la base de son enquête, l’association dessine un tableau de ce que revêt le harcèlement moral dans l’éducation nationale : critiques ou sanctions injustifiées, calomnies et rumeurs, isolement, surcharge de travail, refus de renouvellement de contrats ou de missions, retrait de tâches…

Et les conséquences sur la santé de cette détresse provoquée par le harcèlement sont graves : troubles du sommeil (88 %), troubles anxieux (80 %), dépression (61 %), stress post-traumatique (49 %), idées suicidaires (42 %), tentatives de suicide (7 %).

Lors du dernier colloque de l’association en novembre dernier, Marie Pezé, psychologue et fondatrice du réseau Souffrance & Travail, rappelait que des centaines de fonctionnaires de l’éducation nationale décompensent et tombent malades à cause du harcèlement qu’elles subissent. Certains et certaines mettent fin à leurs jours dans le silence. « Aucune statistique n’est produite par l’éducation nationale, les agents harcelés sont confrontés à ce déni, à cette omerta », s’indignait-elle.

Pour mettre fin à ce silence, l’association « Stop Suicide Educ Nat » a été fondée en 2023. Son objectif est de mieux comprendre les situations de souffrance des personnels et d’être une force de proposition pour prévenir cette souffrance et le suicide dans l’éducation nationale.

L’absence d’enquêtes administratives

Devant des situations de harcèlement, l’enquête administrative paraît un outil central. Tout signalement devrait ainsi faire l’objet d’une enquête compte tenu des enjeux pour la personne, mais aussi pour le collectif. Pourtant, dans plus de 62 % des cas, aucune enquête n’est menée, signale l’association. « Le harcèlement est révélateur d’un nous qui va mal », estimait Patricia Chirot, enseignante-chercheuse au Cnam, lors du dernier colloque de l’association.

Pour Helpen, il est urgent de se pencher sur l’efficacité réelle des dispositifs censés reconnaître et prévenir le harcèlement moral. L’association a déjà interpellé plusieurs membres du gouvernement et des élus. Elle estime nécessaire la création d’une commission d’enquête parlementaire pour faire toute la lumière sur le sujet.